Raazi vs Calling Sehmat

lundi 1 octobre 2018
livre film calling sehmat raazi ali bhatt — Cet article a été publié dans le numéro 14 de Bolly&Co, page 38.

Les films racontent une histoire, tout comme les livres. Cela n'a rien de nouveau, que ce soit en Inde ou dans n'importe quelle autre industrie cinématographique, beaucoup de scripts sont basés sur des histoires déjà écrites par des auteurs littéraires. Mais que se passe-t-il quand ces histoires se transforment visuellement ? Comment l'adaptation se fait-elle ? Où les cinéastes ont-ils échoué ou, au contraire, réussi leur pari ?

Bolly&Co a décidé de se pencher sur ces projets officiellement inspirés d'ouvrages...


L'histoire générale



Calling Sehmat
Ecrit par Harinder S. Sikka en 2008.

En 1971, alors que ses études sont sur le point de se terminer à Delhi, Sehmat est appelée d’urgence à rentrer chez elle, au Cachemire. Sa mère lui annonce alors que son père a un cancer et qu’il souhaite qu’elle le remplace dans le cadre de son travail d’espionnage au Pakistan. Le but : ne pas perdre tout ce qu’il avait déjà accompli. La jeune fille doit alors tout abandonner (sa mère, ses études et son grand amour) pour servir son pays…

Raazi
Réalisé par Meghna Gulzar en 2018.

En 1971, Hidayat Khan (Rajit Kapur), espion indien implanté de longue date entre le Cachemire et le Pakistan, se découvre un cancer incurable. Sentant que le pays ennemi prépare un grand projet contre l’Inde, il tente de convaincre sa fille Sehmat (Alia Bhatt) de reprendre son travail et de devenir une espionne, en la mariant à Iqbal Syed (Vicky Kaushal), fils d’un important militaire pakistanais…

ATTENTION ! CET ECRIT CONTIENT DES SPOILERS !

Avant de commencer, il faut savoir qu’à sa sortie, Aisha a été énormément critiqué :

La ligne conductrice des deux œuvres est la même. Une jeune fille, douce et appréciée, étudiante et rêveuse, se retrouve (de son plein gré) dans un pays ennemi avec lequel la guerre ne saurait tarder. Elle se sacrifie entièrement au nom de sa terre natale, faisant bien plus qu’aucun homme n’aurait pu accomplir à sa place. Cette espionne a bien existé puisque l’auteur Harinder Sikka a rencontré sa fille. Il s’est inspiré de faits réels pour raconter une histoire qui devait, selon lui, être entendue. Car Sehmat, en plus d’avoir tout donné, a contribué à la protection de l’Inde sans jamais demander quoi que ce soit en retour.

En toute honnêteté, j’ai un peu de mal à comprendre les raisons pour lesquelles les critiques ont encensé Raazi.

En dehors de certaines scènes, parfaitement menées par la jeune Alia Bhatt ou par un Vicky Kaushal très sincère, l’histoire dans le métrage part dans tous les sens. Meghna Gulzar est tombée dans le mélodrame en restant hélas focalisée sur son personnage principal et en négligeant le contexte de son évolution. En plus d’une réalisation qui part au quart de tour dès les premières minutes, Raazi perd en profondeur et en compréhension au fur et à mesure que le temps passe. C’est dommage, car tout ce qu’on ressent, c’est que la réalisatrice est allée vite dans la construction du film, voulant absolument proposer un métrage « womancentric » innovant. Et c’est vrai que jusqu’ici, dans les films patriotiques indiens sur l’espionnage, il n’y avait jamais eu de femme travaillant seule. Et je précise bien « seule », car si elle a un mentor, elle est vraiment livrée à elle-même. En soi, oui, Raazi apporte quelque chose de nouveau sur la table et son succès permettra sans doute à d’autres producteurs d’investir dans des films portés par les femmes.

Finalement, nous avons l’impression que Meghna Gulzar et Bhavani Iyer ont trouvé le livre, en ont détruit la moitié pour en réécrire les blancs à la va-vite. On se retrouve alors devant un film qui manque de consistance et qui, parfois, manque de crédibilité. Surtout, Raazi manque de rythme. Dans le livre, il y a trois parties clairement évidentes. La première, centrée sur Sehmat, sa famille et sa vie étudiante. La deuxième lorsque Sehmat se retrouve mariée et qu’elle démarre sa nouvelle vie au Pakistan. La troisième lors de son retour en Inde… Pour Raazi, la première partie est rétrécie à une demi-heure pour mieux se focaliser sur la deuxième qui ne se déroule que sur quelques mois alors qu’en réalité, Sehmat passe plus de deux ans de sa vie au Pakistan ! Quant à la troisième, elle ne dure pas plus de quelques minutes…

Forcément, en lisant le livre, j'ai finalement compris ce qui m'avait le plus ennuyé dans Raazi : il manque des choses.

Ce « je ne sais quoi » qui aurait pu me faire entrer dans l’histoire complètement se trouvait (évidemment) dans le livre…

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Les personnages



Sehmat

J’ai découvert deux Sehmat différentes. Deux identités qui s’opposaient parfois. Même physiquement. Je comprends très bien le choix d’Alia Bhatt qui colle parfaitement à la vision de la réalisatrice. Parce que la Sehmat de Raazi est innocente avant tout. Elle ne dégage que gentillesse et naïveté. Elle se montre prête à s’engager, sans vraiment réaliser l’ampleur de sa décision. Et Sehmat pleure beaucoup ! Et parfois, on se demande pourquoi sans avoir de réponse concrète. Elle n’était clairement pas à sa place et, au bout du compte, on en vient à vraiment questionner ses motivations et ses capacités. En fait, ce qui manquait à Raazi était justement de mieux définir Sehmat dès le départ, ses passions et ses convictions. Ce n’est pas en trois scènes qu’on peut la comprendre ou l’apprécier, même avec la bouille adorable d’Alia Bhatt. Ce n’est pas si simple.

Dans Calling Sehmat, on découvre une étudiante très appréciée, un peu jalousée par sa copine de chambre. Elle a grandi avec un père musulman et une mère hindoue, ayant toujours vue une tolérance parfaite entre les deux religions. Ils ne lui ont jamais rien imposée et elle a dû apprendre par elle-même. Et la religion est un sujet très important dans le livre ! Surtout, Sehmat est une danseuse dédiée, qui lorsqu’elle se blesse sur scène, continue sa prestation sans jamais s’arrêter. Quand elle veut quelque chose, elle fait ce qu’il faut pour l’obtenir. Aussi, à l’université, elle rencontre Abhinav. Fou amoureux d’elle depuis des années, il lui écrit des poèmes tendres et elle se laisse aller à un premier amour véritable qu’elle espère être aussi beau que celui de ses parents. Un premier amour qu’elle doit, finalement, abandonner pour aller au Pakistan. Enfin, Sehmat comprend le travail de son père. Elle comprend son amour pour l’Inde et le rôle qu’il joue. C’est bien pour ça qu’elle accepte, qu’elle se lance la tête la première dans cette nouvelle vie et qu’elle y excelle ! Sehmat est manipulatrice, très intelligente et parvient toujours à trouver des ruses pour obtenir les informations dont elle a besoin. Elle est tellement forte que c’est à nous en glacer le sang ! Sous ses sourires bien placés et sa beauté impériale, Sehmat est l’espionne parfaite.

Car oui, Sehmat est décrite comme une beauté forte du Cachemire. Peau blanche, cheveux noirs et yeux bleus. Clairement pas Alia Bhatt, dont la Sehmat se découvre à travers ses missions, parfois hésitante, parfois confuse dans ce qu’elle doit accomplir. Une prise de risque qui aurait été beaucoup plus intéressante si elle avait été mieux racontée.

Iqbal Syed et sa famille

Tout d’abord, il faut noter que Vicky Kaushal est divin même dans un rôle limité. Cependant, comme il n’y avait pas Abhi dans le film, c’est lui qui devient l’intérêt amoureux de Sehmat. Pourquoi pas !

Iqbal est décrit comme respectueux et absolument dépendant de Sehmat. Il a été séduit et l’aime sincèrement au point, à la fin du livre, d’être tellement déboussolé lorsqu’il découvre la vérité, qu’il en vient à vouloir l’aider plutôt qu’à vouloir l’arrêter… Et si vous avez vu Raazi, vous avez sans doute remarqué qu’à la fin, c’est plutôt l’inverse qui se passe.

Sachez aussi que la famille dans laquelle Sehmat se retrouve est une famille très respectée et très ouverte ! Les femmes de la famille sont libres de donner leur avis, de prendre les choses en main. Ce n’est pas ce qui a été repris dans le film… Plus encore, le père de Sehmat et le père d’Iqbal sont allés à l’école ensemble. Ce mariage, c’était aussi un moyen pour celui-ci de récupérer l’entreprise d’Hidayat désormais gérée par Sehmat (et oui, il fallait bien qu’il y gagne quelque chose) ! Sehmat travaille donc. D’une part, elle gère le business de liqueur de son père, mais elle trouve aussi une place d’enseignante de musique. Elle est indépendante ! Et surtout, elle contribue à aider son beaupère, son beau-frère et son mari à monter en grade pour être au plus proche des informations ! Un génie. Elle se fait une place centrale dans cette famille qu’elle apprécie sincèrement. Ce qui rend forcément la tâche plus compliquée lorsqu’elle doit être extrême pour ne pas se faire attraper… Car Sehmat n’hésite pas.

Les autres

Les personnages secondaires comme Khalid Mir (Jaideep Ahlawat), le mentor de Sehmat ou encore le père de celle-ci à savoir Hidayat Khan (Rajit Kapur), sont très bons dans leurs rôles et sont assez bien représentés dans le film par rapport au livre. Mir devient le second père de l’héroïne et ira jusqu’à la rejoindre au Pakistan par crainte de la perdre.

La mère de Sehmat, cependant, a été effacée dans Raazi, là où elle jouait un rôle important dans le travail de son mari et dans celui de sa fille dans l’ouvrage. Enfin, Abhinav n’existe pas dans Raazi et pourtant, il aurait mérité d’y figurer. Ce sont ses poèmes qui remontent le moral à Sehmat le soir. C’est son souvenir qui lui donne de l’espoir. Il est aussi celui qui la retrouvera à son retour, qui prendra même en charge le fils que Sehmat refusera de voir pendant des années, qui attendra et qui jamais ne remettra en question ses actes. Il l’aime de ce grand amour qui dépasse tous les conflits.

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L'ambiance globale



Calling Sehmat est ultra préçis.

L’auteur, un ancien militaire, n’a pas hésité à donner tout ce qu’il pouvait quitte à rendre certains chapitres très lourds ! Je vous avoue que parfois, il m’a perdue, mais je trouvais très intéressant de savoir comment chaque information récoltée par Sehmat a eu de l’impact en Inde. Raazi s’est concentré sur le côté « compte à rebours » afin d’insuffler un certain suspense à son histoire. Sehmat n’avait que quelques mois pour découvrir ce qu’il se passait, d’où ses erreurs de débutante. En soit, la deuxième partie du film est très proche de celle du bouquin dans ses actions, ce qui captive le spectateur. Comme le personnage principal, on se rend compte de tout ce qui doit être fait pour simplement récolter une date ou une heure, et ce n’est pas facile.

Aussi, j’ai particulièrement été émue par la scène durant laquelle Sehmat retrouve Mir avant son retour en Inde, réalisant que c’est enfin fini, mais qu’elle a perdu beaucoup.

Alia délivrait un cri du cœur. J’aurais aimé qu’ils aillent plus loin, qu’ils montrent sa dépression et la culpabilité qui la rongeaient pendant des années. Ses larmes de joie lors de son retour, la façon dont elle s’est installée dans l’ancienne village d’Abdul, sa première victime ou encore la manière dont elle est revenue à elle-même simplement en écoutant les hymnes d’un homme dans la rue…

La note d'adaptation : 2/5



Raazi est plat. Dans sa narration, il ne délivre pas assez pour que le spectateur soit réellement ému. Certaines prises de position sont intéressantes, mais finalement négligées. Le casting est très bon, mais l’histoire aurait mérité un travail plus approfondi encore. Non, parce que bon, Iqbal qui trouve une perle du bracelet de cheville de Sehmat dans la chambre d’Abdul, alors que c’est une « femme à la maison qui fait le ménage partout »... Mais puisque c’est dans la chambre d’Abdul, qui est soupçonné d’espionnage, c’est forcément que Sehmat est la vraie espionne ! J’ai ri !

Voilà le genre de détail qui me donne vraiment l'impression qu'au niveau de l'histoire, les scénaristes ont vraiment fait ça à l'arrache alors qu'elles avaiet tout sous la main pour fournir un résultat plus étoffé...

Pourtant, Raazi se regarde. Une fois commencé, malgré un léger ennui, la curiosité prend le dessus (mais je ne vous garantis pas que vous tiendrez jusqu’au bout ! Ça, c’est à vous de tester et de venir me contredire !). Les défauts visibles sont mis de côté pour comprendre ce qu’on essaye de nous raconter : le cheminement d’une âme pure prête à se tâcher pour la sécurité de sa patrie. Et vous, qu’auriez vous fait à sa place ?
mots par
Elodie Hamidovic
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"A grandi avec le cinéma indien, mais ses parents viennent des pays de l'est. Cherchez l'erreur."

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