Critique de O’Romeo, quand la passion devient aphone…
15 février 2026

Je suis pourtant sortie de la projection de O’Romeo avec un mélange d’incrédulité et de tristesse.
Tristesse, parce que Vishal Bhardwaj est mon réalisateur préféré, et qu’il m’a déjà bouleversée par le passé. Incrédulité, parce que jamais je n’aurais cru que l’homme derrière Omkara (2006), Haider (2014) et Kaminey (2009) aurait pu livrer quelque chose d’aussi... conventionnel. On sent l’ambition, le désir de renouer avec le souffle tragique des amours impossibles, mais tout semble avoir été exécuté en pilote automatique.
La présence de Shahid Kapoor aurait d’ailleurs dû suffire à ranimer la flamme. D’autant plus que l’alliance de ces deux artistes a déjà prouvé qu’elle savait trouver la justesse du trouble, entre rage et vulnérabilité. Mais ici, Shahid rejoue encore et encore la partition du type à fleur de nerfs, intolérant à la frustration, avec des éclats d’émotion qui manquent de chair. Il danse toujours magnifiquement - le moonwalk m’a arraché un sourire, mais la danse ne suffit plus à masquer le vide. J’aimerais tant qu’il ose casser son propre mythe, déjà à bout de souffle…
Je vois pourtant ce que Vishal Bhardwaj a voulu faire : raconter une histoire d’amour tordue, ancrée dans la vengeance et la culpabilité, repensée depuis le prisme féminin.
Le personnage d’Afshan, veuve vengeresse jouée par l’intéressante Triptii Dimri, ne s’abaisse jamais devant Ustara, campé par Shahid. C’est lui qui ploie, qui reconnaît, sans promesse d’amour, son dévouement à elle. Et ça, c’est fort. C’est juste. Mais cette justesse d’intention se perd dans une exécution mollassonne, lestée de dialogues explicatifs et de transitions téléphonées.
Sur le papier, adapter Mafia Queens of Mumbai de Hussain Zaidi promettait un tourbillon de passions et de violences. Autant dire le mélange idéal pour quelqu’un comme Vishal Bhardwaj ! Hélas, le film manque d’atmosphère, d’une esthétique cohérente. On dirait malheureusement un patchwork de scènes ambitieuses mais mal raccordées. Trop de personnages sont griffonnés à la hâte. Pourquoi multiplier les silhouettes anonymes quand on pourrait creuser ce duo central ? Et surtout, pourquoi avoir fait appel au problématique Nana Patekar (dont la présence me met encore mal à l’aise), quand tant d’acteurs de sa génération auraient pu donner une profondeur tragique au rôle ?
Seul Rahul Deshpande, dans la peau du flic corrompu Pathare, semble percer l’écran. Il donne à ce personnage secondaire une vie intérieure, un sens du ridicule et du destin que le reste du casting peine à trouver.
Les emprunts à Tarantino, Scorsese et Kubrick sont évidents, au point que le film perd sa voix propre. Les poncifs visuels - le corps mutilé qui s’enfonce dans la mer, l’explosion au ralenti, le baron de la mafia fantasque - finissent par tourner au pastiche. Tout cela dure presque trois heures… C’est long, surtout quand la tension dramatique refuse de décoller.
Reste la musique composée par Vishal lui-même, toujours stylée. Et cette agréable surprise de voir les personnages musulmans échapper à tout stigmate ce qui, en soi, relève déjà d’un geste politique dans le cinéma mainstream indien actuel. Enfin, la figure féminine conserve sa quête, sa colère, son autonomie : c’est peut-être le seul fil rouge auquel on se rattache.
En conclusion
En quittant la salle, je ne ressentais ni colère, ni passion : juste un immense vide. Un film signé Vishal Bhardwaj ne peut pas se contenter d’être “regardable”. Il doit brûler, vibrer, gratter sous la peau. Ici, tout est trop poli, trop conscient de sa prétendue virtuosité, et la fureur du cœur, celle qu’on guette chez lui depuis toujours, s’est dissipée dans un bain de sang sans âme.
O’Romeo, en salles depuis le 13 février 2026.
Une sortie Friday Entertainment.
LA NOTE: 2,5/5
