Bolly&co Magazine

L'histoire vraie derrière le film Une Jeunesse Indienne...

18 mars 2026
Homebound Une jeunesse indienne en France
En 2020, le New York Times publie un article mettant en lumière la détresse des travailleurs migrants en Inde lors du premier confinement lié à la pandémie du COVID-19. Cet écrit, par le journaliste, scénariste et écrivain Basharat Peer, est la grande inspiration derrière le nouveau film de Neeraj Ghaywan : Une jeunesse indienne (Homebound), dont la sortie française est prévue le 25 mars prochain.

Pour mieux comprendre Une jeunesse Indienne, voici ce qu’il faut savoir sur le contexte réel duquel le film s’inspire…



Cet article ne contient pas de spoiler.

Dans Une jeunesse indienne, on suit deux amis d'enfance (Chandan et Shoaib) issus d'un village du nord de l'Inde. Ils rêvent tous les deux de devenir policiers pour échapper à leur condition. Cette quête de dignité, de respect et d'égalité face à une discrimation constante est le véritable fil rouge de l’histoire. Et lorsque la pandémie frappe, tout est bouleversé…

Le contexte de l’Inde pendant la pandémie :

Le 24 mars 2020, le gouvernement indien instaure un confinement national pour limiter la propagation du COVID-19. La population n’a alors que quatre heures pour s’organiser. Cette mesure entraîne l'arrêt immédiat de l'économie et surtout de tous les transports publics. Pour des millions de travailleurs migrants issus des zones rurales et souvent employés de façon illégale dans les grandes villes, les conséquences sont instantanées. Sans revenu, il est impossible de payer son loyer ou même de se nourrir.

Face à un réel sentiment d’abandon par l’État (des trains sont mis à disposition pour les migrants, mais trop peu parviennent à trouver une place) et par l'absence d’aide financière, de nombreuses personnes décident de rentrer chez elles par leurs propres moyens. Selon les estimations officielles, ils sont environ 10 millions à entreprendre ce voyage dans des conditions de chaleur extrême (dans le nord de l’Inde, le climat est très sec et poussiéreux, et les températures grimpent souvent entre 35 °C et 45 °C). Faute de transports, ces travailleurs marchent ou partent à vélo sur des centaines, voire des milliers de kilomètres. De nombreux décès sont enregistrés, causés par l'épuisement, la faim, l'insolation ou même des accidents de la route. On parle ici du plus grand mouvement de population de masse en Asie du Sud depuis la Partition de 1947.

Les véritables Chandan et Shoaib :

Le point de départ de l’article du New York Times repose sur la découverte par le journaliste d’une photographie prise le 15 mai 2020, aux abords de Kolaras, dans la région du Madhya Pradesh qui a fait le buzz en ligne. Deux amis d'enfance se tiennent dans les bras au bord de l’autoroute : Mohammad Saiyub, un jeune musulman de 22 ans, et Amrit Kumar, un dalit de 24 ans.

Ils ont grandi ensemble dans le village de Devari, dans l’Uttar Pradesh. Une région connue pour ses divisions sociales et religieuses, mais cela ne les a pas empêché de se lier d’amitié. Une fois adultes, ils se sont installés à Surat, à l’ouest de l’Inde, pour travailler dans une usine et logent ensemble dans une toute petite chambre. Puis le confinement tombe, ils ne peuvent plus travailler et le voyage pour rentrer à la maison devient un véritable parcours du combattant : ils payent une fortune une place dans un camion surpeuplé, marchent des heures, n'ont pas de quoi se nourrir…

Pour rappel, le terme dalit désigne ceux que le système ancestral des castes plaçait au rang d'intouchables, les excluant de la structure même de la société. Dans le cinéma contemporain, évoquer un personnage de la communauté dalit, c’est immédiatement mettre en lumière les thématiques de l'exclusion, du poids des origines et de la quête invisible d'une place dans le monde. Parallèlement, la communauté musulmane subit une stigmatisation croissante face au gouvernement d’extrême-droite. Mohammad et Amrit représentent ainsi une Inde marginalisée. Deux êtres trop souvent considérés comme des citoyens de “seconde zone”, dont l’amitié transcende les règles d’une société qui cherche à les enfermer dans une case.

Pourquoi regarder Une Jeunesse Indienne ?

Au-delà du récit de voyage, l'essai de Basharat Peer et le film de Neeraj Ghaywan interrogent la structure de la société indienne d’aujourd’hui. Ils mettent en avant deux réalités distinctes pendant la pandémie : les classes moyennes et supérieures qui ont pu se protéger en travaillant à distance et en recevant un soutien financier, face aux travailleurs journaliers, essentiels à l'économie mais dépourvus de droits et de reconnaissance administrative…

Basharat Peer analyse cette fracture sociale en expliquant : « La crise des migrants a exposé les fissures les plus profondes du tissu économique et social de l'Inde, révélant une nation construite sur le dos d'une main-d'œuvre invisible et jetable. »

Pour son film, le réalisateur Neeraj Ghaywan n’a pas fait les choses à moitié. En compagnie du journaliste, il a rendu visite aux familles afin d’être au plus proche de la vérité. Il souhaite rendre hommage tout en pointant du doigt tout ce qui ne va pas en Inde en ce moment.

Sans surprise, Une Jeunesse Indienne a fait l'objet de plusieurs interventions de la part de l'organisme de censure indien, le CBFC (Central Board of Film Certification). Contrairement à la version projetée lors de sa première mondiale au Festival de Cannes, le film a dû supprimer plusieurs images (notamment sur la condition des travailleurs pendant la pandémie, ou encore une scène de prière) et des dialogues (mot coupé ou encore bipé concernant les castes ou des allusions à la religion).

Ces coupes imposées par le CBFC se focalisent essentiellement sur les scènes les plus critiques envers le gouvernement actuel. En minimisant les images de la crise des migrants ou de la mauvaise gestion du COVID, la censure transforme une œuvre engagée en un récit plus inoffensif. Et ce n’est pas un cas isolé en Inde. La preuve récemment avec le film Dhadak 2, réalisé par Shazia Iqbal, qui lui aussi a dû supprimer de nombreuses scènes. Ces retours systématiques du CBFC prouvent que les sujets sociopolitiques au cinéma indien deviennent de plus en plus tabous.

D’ailleurs, face à cette pression, l’équipe du film a dû s'adapter et a basé sa campagne promotionnelle sur l'histoire d'amitié pour éviter que le projet ne soit étiqueté comme un film politique, et ce au risque d’une interdiction de sortie. Même le producteur Karan Johar, habitué à financer un cinéma plus mainstream, est resté silencieux. Pourtant, Une jeunesse indienne est bien une œuvre qui dénonce.

Entre censure officielle et autocensure des studios, porter ce genre de récit à l'écran est devenu un véritable acte de résistance.

Comme le conclut le journaliste : « Ils n'étaient pas qu'une statistique, mais des individus dont la vie a été bouleversée, la dignité dépouillée, les rêves brisés par les décisions abruptes de l'État. »

mots par
Elodie Hamidovic
« A grandi avec le cinéma indien, mais ses parents viennent des pays de l'est. Cherchez l'erreur. »
un message à lui envoyer ?