Tout ce qui ne va pas dans Dhurandhar… Namaste Le Cinéma, épisode 120.
13 mars 2026

Asmae Benmansour-Ammour : Nous sommes le vendredi 13 mars 2026, et voici les actualités des… Ah non, cette semaine, on change de format !
Elodie Hamidovic : Et oui, à l’approche de Dhurandhar 2 qui sort ce 19 mars, j’avais quelques questions à te poser. Comme on l’a évoqué la dernière fois, cette suite réalisée par Aditya Dhar est méga-attendue…
Asmae Benmansour-Ammour : Le premier film, Dhurandhar, sorti en décembre dernier a cartonné au box-office. Je parle de chiffres qui en font l’un des plus gros succès commerciaux de l’histoire du cinéma hindi, juste après l’excellent Dangal. Moi - et je sais que je me répète, il m’a traumatisé !
Elodie Hamidovic : Justement. Je n’ai pas vu Dhurandhar et comme souvent quand il y a une suite, j’hésite à regarder le premier. Sauf que depuis mon overdose de Bollywood, il y a quelques années, j’essaye de suivre mon instinct et de me pencher sur des films qui m'intriguent et me donnent envie. Malheureusement ici, ce n'est pas le cas du tout…
Asmae Benmansour-Ammour : Et Dieu sait qu’un plébiscite au box-office ne veut plus dire grand-chose de nos jours. Au risque de me faire troller comme AR Rahman, c’est toi que je vise, Chhaava.
Elodie Hamidovic : Je pense donc, Asmae, que c’est l’occasion parfaite pour s’essayer à un nouveau format. Pas uniquement pour savoir si Dhurandhar mérite un visionnage ou non, mais plutôt parce que j’ai plein de questions sur le film.
Asmae Benmansour-Ammour : Et tu n’es pas la seule ! Alors vas-y, shoot comme on dit en anglais.
Elodie Hamidovic : Ok, trop bien ! D’abord, en essayant d'être le plus neutre possible, quel est le pitch de Dhurandhar et est-ce vraiment inspiré d’une histoire vraie qui s’inspire des services secrets indiens ?
Asmae Benmansour-Ammour : Reposons quelques bases avant… Dhurandhar est un thriller d’espionnage qui raconte une opération secrète indienne à long terme, au cours de laquelle un agent infiltré pénètre le milieu des gangs et de la politique à Karachi pour démanteler un réseau terroriste visant l’Inde. L’essentiel du récit suit Hamza, espion indien sous couverture campé par Ranveer Singh, qui monte dans la hiérarchie d’un gang de Lyari jusqu’à contrôler l’appareil criminel local. Et ce dans le but de frapper au cœur de l’infrastructure terroriste pakistanaise.
Le récit est construit autour de trois événements majeurs : le détournement de l’avion à Kandahar en 1999, l’attentat contre le parlement indien en 2001 et les attaques de Mumbai du 26 novembre 2008.
Elodie Hamidovic : J’ai l’impression que toutes les critiques sont unanimes concernant la réalisation d’Aditya Dhar. Si on ne parle pas du fond, mais de la forme, Dhurandhar semble avoir conquis son public sur cet aspect. J’vais pas te mentir, j’avais déjà apprécié son travail avec Uri. Il y avait une vraie précision dans sa caméra, et avec des scènes d'action incroyables. Est-ce que Dhurandhar révolutionne vraiment le genre de l’action en Inde ?
Asmae Benmansour-Ammour : Le film est d’une qualité formelle incontestable. Aditya Dhar est un bon technicien, qui sait mettre en scène de façon immersive et livrer des séquences d’action accrocheuses et captivantes. C’est peut-être même ce qui rend le fond encore plus dangereux, puisqu’il est enrobé dans une forme sexy et efficace. Pour ma part en tout cas, il a été impossible de voir Dhurandhar comme une œuvre de fiction innocente sous le simple prétexte de sa réalisation audacieuse. Car hélas, ça ne suffit pas.
Elodie Hamidovic : Il me semble que le film a été banni dans plusieurs pays comme l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis ou encore le Koweït. Forcément, est-ce que tu considères Dhurandhar comme un film de propagande et si oui, est-ce que tu peux nous donner des exemples de moment du film ou des scènes qui le font clairement entrer dans cette catégorie ?
Asmae Benmansour-Ammour : Dhurandhar est un film de propagande, que cela vous plaise ou non. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien en raison de son alignement clair avec la rhétorique nationaliste du gouvernement Modi, instrumentalisant des faits réels traumatiques pour glorifier un « Nouvel Hindoustan » agressif tout en diabolisant le Pakistan. Ce n’est pas juste du patriotisme générique et gentillet, mais une narration qui sert des intérêts politiques précis, avec des clins d’œil explicites au pouvoir en place.
En effet, le film intègre de vraies images des attaques de Bombay et de véritables enregistrements audio des communications entre les terroristes et leurs gestionnaires, insérés dans la narration comme éléments de contexte et de montage. Pourtant, en début de film, l’équipe de Dhurandhar nous rappelle que le métrage est fictif. Faites-moi rire.
Le métrage illustre par ailleurs une violence graphique, émanant de façon quasi systématique des personnages “musulmans” du récit. Un hasard ? Pas si sûr… Dans le film, la phrase suivante est par ailleurs formulée, je cite : « Les pires ennemis de l’Inde sont certains Indiens, le Pakistan n’arrive qu’en deuxième. » Ce type de formule fait écho à un vocabulaire déjà largement utilisé dans le discours pro‑gouvernemental : “anti-national”, “tukde-tukde gang”, “urban Naxals” et j’en passe… Le tout pour désigner des journalistes, des militants, des ONG ou des minorités jugés trop critiques vis-à-vis du gouvernement en place. Dhurandhar recycle cette grammaire en la dramatisant à travers son intrigue d’espionnage. Et vous allez me faire croire que le métrage est guidé par de bonnes intentions ?
Elodie Hamidovic : Parlons de Ranveer Singh. Je ne sais pas pourquoi j’ai l’impression que toute la promo tournait autour du fait que c’était LE film de sa carrière. Comment est-il dans ce film et surtout, qu’est-ce que vaut son personnage ? J’aimais bien le personnage de Vicky dans Uri, mais j’ai été déçue que le script n'explore jamais à fond la psychée de son personnage - qui aurait justifié bien des choses et apporter plus de nuance. Qu’est-ce que tu as pensé du personnage de Ranveer ?
Asmae Benmansour-Ammour : Ok, Ranveer est habité. Il s’est physiquement transformé et a même modulé sa voix pour le rôle avec une aisance déconcertante. C’est un véritable interprète. Et après ? Le problème de fond, c’est que Dhurandhar part de choses avérées mais pousse tout cela jusqu’à nous montrer une opération presque toute puissante d’infiltration indienne à Karachi, pour laquelle il n’existe aucune preuve publique ! Le film, à travers le personnage campé par Ranveer, mélange donc allègrement quelques pratiques plausibles avec une concentration irréaliste de pouvoir et de réussite reposant sur un seul agent, ce qui personnellement, m’interroge autant sur le réalisme du propos que sur la dimension propagandiste de l’oeuvre.
Elodie Hamidovic : Il y a d’ailleurs un casting de fou dans le film, avec Sanjay Dutt, R. Madhavan, Akshaye Khanna, Arjun Rampal et plus encore. Est-ce qu’ils ont vraiment tous une vraie place dans l’histoire où c’est juste des caméos un peu écrit la va vite pour essayer de surfer sur la tendance du multi-casting ? Aussi, y’a des femmes dans ce film où on a encore le droit à un énorme film d’action sans réel personnage féminin intéressant ? Je t’avoue que je tique de plus en plus sur cet aspect là.
Asmae Benmansour-Ammour : Là-dessus, je ne peux pas être mauvaise langue, car même si Ranveer est illustré comme le héros sur lequel l’opération repose, chaque membre du casting dispose d’un rôle bien écrit et essentiel à l’intrigue, avec des arcs qui se croisent et enrichissent la trame sans tomber dans le piège du caméo gratuit.
Cependant, Dhurandhar ne compte que deux personnages féminins : Yalina, interprétée par la jeune Sara Arjun, et Ulfat, incarnée par Saumya Tandon. Si elles possèdent chacune une ou deux scènes qui s'appuient sur leurs talents dramatiques, l’intrigue principale les écarte totalement et compte exclusivement sur les figures masculines de son récit. En ce sens, leur relative transparence semble être un choix assumé, puisque l’enjeu est de raconter le mythe d’un État profondément viril, où les femmes ont certes droit à la dignité, mais jamais à la centralité.
Elodie Hamidovic : Est-ce que le film avait réellement besoin d’une suite ? Dhurandhar n’a jamais été annoncé en deux parties, et j’ai l’impression que c’est vraiment devenu une tendance depuis… Baahubali ? J’ai pas souvenir de grosse épopée en plusieurs parties avant ça, mais je me trompe peut-être. Tu penses que tu iras voir la suite ?
Asmae Benmansour-Ammour : Le film a été construit en deux parties, c’est évident. Était-ce l’intention originelle ? Je l’ignore. Mais à ce stade, l’histoire de Dhurandhar n’est pas terminée et sa suite semble incontournable pour ceux qui ont en tout cas suivi le premier volet avec passion. Cette tendance à raconter de grandes épopées en plusieurs parties a probablement pris racine du succès monstrueux du diptyque Baahubali. D’autres métrages s’y sont essayé, avec plus ou moins de succès comme Pushpa, KGF, Devara ou encore, dans un autre registre, Sapta Sagaradaache Ello. En tout cas, j’irai sûrement voir la suite pour être en mesure de vous en amener une critique constructive et aboutie, même si je ne nourris aucun espoir sur l’intention de l'œuvre globale.
Elodie Hamidovic : Il me semble que le film a subi des changements après sa sortie. Ce qui est fun quand on sait à quel point le bureau de censure peut être chiant sur le sujet, mais visiblement là, d’un coup, ils ont laissé passé des trucs et ne se sont rendu compte que plus tard qu’il y avait un souci. De mémoire il y a eu de la censure sur certains mots qui ont offensé une communauté, mais je crois que même la version sur Netflix est complètement différente de celle sortie au cinéma. Qu’est-ce qu’il y a de vrai là-dedans ?
Asmae Benmansour-Ammour : Avant sa sortie, le CBFC a donné une certification “Adultes” après quelques ajustements classiques : suppression et remplacement de plans violents au début et dans la seconde moitié, muet d’un gros mot, ajout de disclaimers anti-tabac et anti-drogue, voiceover en hindi pour le disclaimer, et changement du nom d’un ministre fictif. Mais à ce stade, pas de gros scandale.
C’est juste après Noël que les premiers retours ont amené le CBFC à se pencher de nouveau sur le métrage. Le 31 décembre, les distributeurs ont remplacé le fichier cinéma numérique ou DCP dans tous les cinémas indiens par une version révisée, sur injonction du ministère de l’information et de la diffusion. Une réplique précise comme, je cite, « Tu peux faire confiance aux crocodiles mais pas aux Balochs » avait particulièrement choqué la communauté baloutche, qui avait envoyé une mise en demeure pour diffamation.
Sur Netflix, la version est encore différente et plus courte, avec des scènes supplémentaires coupées et une colorimétrie moins saturée, ce qui a contrarié beaucoup de spectateurs habitués à la version sortie en salles.
Elodie Hamidovic : J’ai souvenir qu’Anupama Chopra, critique et journaliste cinéma, s’est faite lyncher sur les réseaux sociaux pour son retour négatif du film, qui a carrément disparu. Du pur harcèlement. Qu’est-ce qu'elle a évoqué de si problématique ?
Asmae Benmansour-Ammour : Il est d’abord bon de rappeler qu’effectivement, Anupama Chopra a bien été la cible d’un lynchage massif sur les réseaux après sa critique négative de Dhurandhar, au point que sa vidéo sur The Hollywood Reporter India a été mise en privé. L’acteur Paresh Rawal, dont on connaît la connivence avec le BJP, a même retweeté sa review en la qualifiant de « Madame Impertinente », si bien que le Film Critics Guild of India a dû intervenir pour condamner le harcèlement organisé contre elle et d’autres critiques comme Sucharita Tyagi.
Pourtant, rien de profondément choquant dans sa critique, si ce n’est une analyse de l'œuvre qui lui appartient. Elle décrit Dhurandhar comme un “thriller d’espionnage épuisant, impitoyable et frénétique”, propulsé par des “hommes charismatiques et meurtriers”, du “surplus de testostérone”, un “nationalisme strident” et une “narration anti-Pakistan inflammatoire”. Mais les attaques dont elle a été l’injuste réceptacle montrent bien une polarisation autour des films ultra-patriotiques : applaudir Uri ou Dhurandhar = être pro-nation, oser les critiquer = devenir un traître.
Elodie Hamidovic : Dernière question : si tu devais donner une raison de voir le film, ça serait lequel ?
Asmae Benmansour-Ammour : Euh… Attends… Laisse-moi réfléchir… Pour le budget perruque du film parce qu’effectivement, la moumoute d’Akshaye Khanna et les extensions de Ranveer sont très réussies ! Blague à part, c’est important de voir une œuvre pour avant tout se construire son propre avis mais aussi pour en analyser le contenu. Je ne peux pas faire comme si Dhurandhar était un divertissement apolitique tant il s'inscrit de façon criante dans l’agenda politique du BJP, mais aussi quand ses critiques se font harceler gratuitement et quand aucun membre du casting n’est pakistanais alors que le film se déroule au Pakistan. Si Dhurandhar n’était pas du tout problématique ni anti-Pakistan, pourquoi ne pas avoir associé des artistes du pays en question ?
Elodie Hamidovic : Merci pour toutes tes réponses ! T’as géré ! J'espère que ce nouveau format un peu hors-série vous a plu. C’est important, je trouve, de bien comprendre ce qu’on regarde, surtout quand un gros film d’action bien bling bling cache au fond des messages politiques qui peuvent nous échapper. Alors, est-ce que vous comptez aller voir Dhurandhar 2, le 19 mars pour la réalisation ou le jeu incroyable de Ranveer Singh ? Ou est-ce que, comme moi, vous êtes mitigé et préférez rester à l’écart de la hype ? On a hâte de lire vos avis en commentaires ou sur nos réseaux sociaux.
Asmae Benmansour-Ammour : De notre côté, on se retrouve très vite pour parler de l’actualité des cinéma indien, et je tâcherai d’écrire une critique sur la suite dès que j’en aurai l’occasion. On verra si ce deuxième film empire mon sentiment, ou s'il réussit enfin à apporter un peu de nuance…Un grand merci à vous d’avoir écouté ce format spécial jusqu’au bout. Gardez l’esprit critique et à très bientôt dans…
Namaste le cinéma !
Sources utilisées lors de cet épisode :
Vidéo : DHURANDHAR Movie Real Story Explained BY VR Rajaar
Dhurandhar: Blurring Fact and Fiction in South Asian Espionage and Terrorism
Dhurandhar: Facts, Fantasy and Fabrication
For all those saying Dhurandhar is a good 'Spy' movie, they need to read this. (Even Propaganda aside)
The Real Story Behind Dhurandhar: How Indian R&AW Infiltrated Karachi Underworld To Eliminate Most Wanted Terrorists
Vidéo : Is ‘Dhurandhar’ Fiction or a Signal? ISI, Karachi & The Unanswered Questions
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