Bolly&co Magazine

Critique de Cactus Pears, la grâce au ralenti…

25 avril 2026
Cactus Pears Festival des Cinémas Indiens de Toulouse
C'est dans le cadre du Festival des Cinémas Indiens de Toulouse que j'ai découvert Cactus Pears, premier long-métrage de Rohan Parashuram Kanawade, et première œuvre en langue marathi à avoir été projetée à Sundance, où elle a remporté le Grand Prix du Jury. Autant dire que les attentes étaient à la hauteur du palmarès !

Le film suit Anand, trentenaire, habitant de Mumbai, contraint de revenir dans son village natal pour les dix jours de rituel funèbre qui suivent la mort de son père. C'est là, dans cet entre-deux suspendu entre la ville et les terres agricoles de l'Inde de l'Ouest, qu'il renoue avec Balya, un jeune fermier qu'il connait depuis l'enfance. Une rencontre qui va lui permettre d'embrasser peu à peu ce qu'il est, sa part désirante, son homosexualité longtemps tue.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la qualité de l'interprétation. Bhushaan Manoj et Suraaj Suman - qui se connaissent depuis leurs années étudiantes - composent deux personnages masculins d'une vulnérabilité rare et d'une justesse confondante.

C'est leur premier essai devant la caméra, et ils brillent avec une sensibilité et une justesse qui forcent le respect. Chaque moment qu'ils partagent à l'écran donne l'impression d'une intimité volée, d'une tendresse qui ne peut s'exprimer qu'à la dérobée. Et c'est précisément là que réside la force de leur jeu. Il y a dans cette retenue quelque chose de profondément juste : on sent ces hommes contraints dans leur expression, prisonniers d'une éducation, d'un milieu, d'un contexte, et pourtant habités d'une intensité sourde.

Sur le plan technique, Rohan Kanawade impose un regard.

Le format 4/3 aux angles légèrement arrondis, la photographie de Vikas Urs qui capte la lumière dorée des campagnes indiennes, les compositions paysagères d'une beauté picturale, la bande-son construite à partir des sons du monde naturel… Tout cela dessine un univers sensoriel cohérent et enveloppant. Le cadrage, notamment, parle une langue propre : il y a des plans d'enfermement, de claustrophobie douce, et d'autres d'une liberté presque vertigineuse. On perçoit les émotions des personnages à travers la géographie visuelle du métrage autant qu'à travers leurs mots.

Je salue aussi - et c'est loin d'être anodin - le fait que les parents d'Anand ne soient pas dans le rejet de son identité sexuelle. Dans les récits queers, l'hostilité familiale est souvent le moteur du drame. Ici, le métrage évite délibérément la violence qu'on pourrait attendre d'un tel contexte rural, et choisit au contraire d'éclairer la subtilité des dynamiques sociales : la pression, la lâcheté collective, mais aussi une forme de bienveillance maladroite. C'est rafraîchissant, et ça fait du bien.

Cactus Pears s'inscrit dans une démarche précieuse : montrer des hommes qui se permettent d'être vulnérables, doux, incertains.

Le metteur en scène évite soigneusement les représentations tragiques et auto-apitoyées du cinéma queer pour offrir quelque chose de plus rare : du désir, de la dignité et de l’espoir. Là où le cinéma aborde trop souvent l'amour gay comme une mise en garde, ce film renverse la logique en trouvant de la joie et de la croissance dans l'obscurité du deuil. En cela, c'est un film qui compte, et dont il faut saluer l'engagement sans équivoque dans une représentation nuancée de la communauté LGBTQIA+.

Mais le rythme m’a, par moments, tenue à distance. En effet, voilà où j'ai du mal à suivre l'enthousiasme quasi unanime de la critique internationale. Je comprends parfaitement le projet du cinéaste : les dix jours de deuil ritualisé fonctionnent comme une parenthèse hors du temps, une chambre de décompression pour un homme qui vit dans le chaos permanent de Mumbai. Ce silence tranquille, contemplatif, est propice à l'introspection. Et le cinéma n'a pas forcément besoin d'escalade dramatique pour être efficace - les micro-événements, les petits actes de tendresse, la puissance des petits riens peuvent être absolument captivants.

Mais ici, quelque chose dans le rythme m'a personnellement empêchée d'entrer pleinement dans le film.

Tout est trop lent, parfois inerte, si bien qu'on finit par décrocher de ce que l'âme du métrage a pourtant à nous raconter. C'est moins un problème d'esthétique que d'écriture narrative. Il m'a manqué un élan, un souffle, quelque chose qui m'aurait emportée plutôt que simplement accompagnée.

Certains dialogues, par ailleurs, très imagés et d'une sagacité réelle, m'ont parfois fait l'effet de répliques de film français indépendant et contemplatif - une sorte d'Emmanuel Mouret version marathi. Rien à redire sur leur intelligence, mais leur frontalité un peu appliquée me sortait du film au moment même où il me tendait la main. Les personnages sont déjà contraints dans une retenue inhérente à leur personnalité, leur culture, leur situation. J'ai donc regretté que le texte lui-même ne soit pas davantage habité, revendiqué, assumé.

J'ai aussi eu le sentiment que les deux protagonistes subissaient trop l'opinion et les humeurs de leur entourage, sans être suffisamment acteurs de leur propre destinée.

Quelque chose de plus affirmé dans leurs choix, dans leur agentivité, m'aurait sans doute permis de m'attacher davantage à leur trajectoire.

En conclusion



Cactus Pears est un morceau de sensibilité absolue. C'est une œuvre qui compte, portée par deux acteurs d'une justesse bouleversante, signée par un réalisateur dont le regard est déjà singulier et profondément humain. C'était un plaisir et un privilège de le découvrir dans le cadre du Festival des Cinémas Indiens de Toulouse. Mais je n'ai pas pu m'empêcher de parfois trouver le temps long, de regretter que le film n'aille pas davantage au-delà de sa propre retenue.

LA NOTE: 3,5/5

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?