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Critique de The Umesh Chronicles, un récit superbe mais émietté…

26 avril 2026
The Umesh Chronicles Festival des Cinémas Indiens de Toulouse
Il y a des films que l'on quitte avec la sensation d'avoir feuilleté un album photo : des images qui restent, des émotions qui s'impriment, mais pas toujours le souvenir d'une histoire clairement racontée. The Umesh Chronicles, premier long-métrage de Pooja Kaul, projeté au Festival des Cinémas Indiens de Toulouse en présence de sa réalisatrice, est précisément de ceux-là. Un film qui fascine et qui frustre en proportions presque égales ce qui, en soi, n'est pas rien.

Pooja Kaul a mis dix ans à mûrir ce projet avant d'en coucher l'écriture. Cela se voit, et c'est à la fois sa plus grande qualité et son principal écueil. Le métrage explore comment une jeune femme indienne est façonnée et formée par les rencontres qu'elle traverse, dans une structure narrative alanguie et patiente. On sent dans chaque plan une cinéaste qui a eu le temps de contempler, de mémoriser, de distiller. The Umesh Chronicles est nourri de ses propres souvenirs d'enfance, et cette fidélité intime à une expérience vécue lui confère une authenticité rare.

Là où d'autres films indiens exhibent les extrêmes du pays, The Umesh Chronicles réussit à occuper un milieu souvent négligé.

C'est une Inde de classe moyenne des années 1980, d'une époque où le temps passait différemment, un mode de vie aujourd'hui presque révolu, que Pooja Kaul restitue avec un sens aigu de la fidélité au réel. Au cœur du film, une rencontre. Radha, fille d'un militaire dont les mutations répétées perturbent toute forme de stabilité, est envoyée chez ses grands-parents pour poursuivre sa scolarité. C'est là qu'elle croise Sundar, jeune garçon employé comme aide domestique. Leur amitié est douce, mais il est évident que la vie de privilège de Radha signifiera toujours qu'il y a un mur entre les deux.

L'une des décisions les plus élégantes du film est d'ordre linguistique : Radha s'exprime en anglais avec sa famille, en hindi avec Sundar. Ce basculement, presque anodin en apparence, dit tout sur les différences de classe, de codes sociaux, d'éducation, sans qu'on ait besoin de les énoncer. L'éducation, dans ce métrage, est présentée comme un outil d'émancipation autant que de conditionnement. Et c'est dans cette tension que réside l'une des réflexions les plus intéressantes du métrage.

La danse conclusive, elle, sert d'allégorie à la relation entre les deux personnages : un langage parallèle pour dire ce que les mots ne peuvent pas, ou ne peuvent pas encore formuler.

L'œuvre montre également avec perspicacité comment les doux moments familiaux sont rendus possibles par le travail invisibilisé de ceux qui appartiennent aux castes opprimées - mettre et débarrasser la table, cuisiner, nettoyer, réparer. Ces sous-courants affleurent avec force dans une scène de funérailles tardive, où Sundar - devenu adulte - se tient à l'écart, en rouge vif, marqué dans son exclusion. Sundar est précisément un personnage que sa condition maintient en retrait, presque en arrière-plan pour l'essentiel du film et qui, dans ce plan final, vient occuper le devant de la scène. C'est l'un des moments les plus satisfaisants du métrage.

The Umesh Chronicles est traversé de performances remarquables. Aiza Khan, dans le rôle de la jeune Radha, est époustouflante de naturel et de sincérité : elle incarne avec une justesse désarmante une adolescente qui se découvre, appréhende le monde et en perçoit progressivement les strates. Zayn Marie Khan lui donne ensuite, à l'âge adulte, une texture différente - moins dans les mots que dans le non-verbal, dans les émotions affleurant sous la surface. Ensemble, elles offrent au film des performances naturellement merveilleuses.

Amitabh Bachchan occupe quant à lui un rôle écrit sur mesure pour lui : grand-père exigeant mais profondément attendrissant, à la fois professeur et repoussoir, et riche source d'amour et d'encouragement alors que Radha cherche qui elle est. Sa présence opère comme une évidence.

Bobby Pal incarne quant à lui Sundar enfant avec une sensibilité retenue qui désarme. Kriti Panth, dans un rôle secondaire de figure maternelle, possède une présence hypnotique qu'on aurait aimé voir davantage développée. Babil Khan, dans un petit rôle en tant que Sundar adulte, est pertinent mais manque d'espace pour montrer toute l'étendue de son potentiel. Enfin, Vivek Gomber, malgré son indubitable charisme, semble sous-employé dans un rôle qui ne lui offre aucune prise réelle sur la narration.

Visuellement, le métrage est d'une beauté graphique saisissante. La caméra agit à la fois comme une mouche sur le mur de Radha et capture pourtant ces petits instants que seuls les enfants hyper-attentifs remarquent dans leur environnement. Le travail de lumière est captivant, le cadrage d'une précision et d'une beauté brutes.

Mais ces moments de beauté absolue ont du mal à former un tout. Car The Umesh Chronicles fonctionne moins comme un récit que comme une série de fragments de vie, des souvenirs épars que la réalisatrice laisse au spectateur le loisir de relier les uns aux autres.

L'absence de linéarité narrative peut déconcerter dans un premier temps, mais Pooja Kaul tente de nous convaincre qu'elle est nécessaire pour reproduire la nature délicate des rêves et des souvenirs. C'était l'intention assumée de la réalisatrice, à laquelle on peut y souscrire en théorie. On n'a pas toujours besoin d'être pris par la main, il est d’ailleurs souvent plus sagace de suggérer que de dicter. Mais il y a une différence entre suggérer et se soustraire à toute responsabilité narrative. Certains fils sont esquissés - la dépression de la mère, par exemple - sans jamais être explorés. Ces ellipses, aussi belles soient-elles formellement, finissent par peser : le film manque d'enjeu concret et le spectateur, si tant est qu'il soit du genre à vouloir comprendre où on le mène, risque de décrocher.

Le titre lui-même, The Umesh Chronicles, trahit peut-être un angle mort : Umesh, le dhobi de Radha à Mumbai, n'apparaît que dans une scène fugace. Dans une voix off, elle explique son désir de mieux le connaître et d'écrire son histoire. Le titre reflète ainsi ce que Pooja Kaul aurait voulu que le film soit : une histoire sur Sundar ou Umesh, dont elle ne peut pas vraiment saisir l'intériorité. Ce constat, formulé par certains critiques, n'est pas anodin : en voulant regarder l'autre avec bienveillance, le film risque parfois de le maintenir dans la position de miroir.

En conclusion



The Umesh Chronicles est le genre d'œuvre que l'on respecte davantage qu'on ne l'aime pleinement. Une tendresse sous-jacente irradie de ce drame méditatif et annonce l'émergence d'une voix particulièrement excitante dans le cinéma indien. Pooja Kaul a un œil, une sensibilité, une façon de filmer l'ordinaire pour en révéler la profondeur qui force l'admiration.

Ses fragments de souvenirs, aussi captivants et bien interprétés soient-ils, manquent cependant d'un fil conducteur suffisamment tangible pour que le métrage sache vraiment où il nous mène, et ce vers quoi il tend. C'est peut-être là le prix d'une décennie de maturation : un film trop plein de lui-même pour se laisser entièrement saisir.
LA NOTE: 3,5/5

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?