Critique de The Great Shamsuddin Family, une célébration intense des liens, de l’identité et de la force des femmes…
24 avril 2026

Derrière la caméra, on retrouve Anusha Rizvi - oui, la même Anusha Rizvi que celle du génial Peepli Live (2010), cette satire sociale mordante sur l'Inde rurale et médiatique qui avait révélé une voix singulière et courageuse. Quinze ans de silence cinématographique, et la voilà qui revient avec un film à l'opposé des modes actuelles : pas de star bankable, pas d'action tonitruante, pas de chanson-clip opportuniste. Juste des personnages, des mots, un appartement de Delhi et une journée qui déraille.
Le point de départ est simple : Bani, écrivaine, tente désespérément de respecter un délai crucial - celui d'une candidature pour un poste aux États-Unis. Car oui, l'Amérique, c'est plus sûr. Cette phrase, prononcée presque en passant, dit tout du contexte dans lequel baigne le métrage : une Inde de 2025 gangrénée par la montée du fanatisme, où les minorités évoluent sous une pression sourde et constante. Anusha Rizvi ne hurle pas ce constat. Elle le glisse, l'incruste dans les dialogues, dans les silences, dans les regards. C'est fin. C'est précis. Et dans un climat sociétal et politique aussi polarisé, montrer une famille musulmane ordinaire - bruyante, attachante, dysfonctionnelle, absolument normale - relève presque du miracle cinématographique.
Car The Great Shamsuddin Family ne tombe jamais dans le piège de la démonstration ou de la victimisation.
La famille Shamsuddin, c'est votre famille. La mienne. Celle de tout le monde. Des tantes qui débarquent sans prévenir, des cousines catastrophiques, des sœurs qui manipulent affectueusement, des querelles de convenances et des secrets mal gardés. La réalisatrice signe ici un huis clos familial où chaque sonnette de porte est une nouvelle bombe à retardement, et chaque personnage qui entre alourdit un peu plus le calvaire de Bani, qui ne rêve que d'une chose : qu'on la laisse travailler en paix.
C'est dans cette structure resserrée que la mise en scène révèle toute son intelligence. Le film ne quitte presque jamais l'appartement et pourtant, on ne s'y sent jamais à l'étroit, tant la mise en scène utilise l'espace pour cartographier l'exaspération croissante de son héroïne. Le huis clos devient le miroir de son état intérieur : il n'y a nulle part où fuir. Avec une durée d'à peine 97 minutes, le rythme est dense, les enjeux jamais inutilement étirés et on ne s'ennuie pas une seconde. L'œuvre oscille avec une maîtrise remarquable entre comédie familiale, drame émotionnel et satire sociale… Et dans les trois registres, elle fonctionne à merveille.
Mais un film de personnages n'existe que par son casting. Et c’est là que The Great Shamsuddin Family frappe fort.
L’actrice Kritika Kamra, que le grand public indien connaissait surtout pour ses rôles à la télévision - dont l'inénarrable soap opera Kitani Mohabbat Hai - porte cette chronique avec une finesse et une sobriété qui forcent le respect. Bani est le centre de gravité du chaos ambiant, et Kritika tient ce rôle ingrat avec une présence calme et une économie de moyens admirables. Elle est partout sans jamais envahir, et sincèrement, c'est très bien joué.
Autour d'elle gravite une galaxie de comédiennes à la palette plus riche et fantasque les unes que les autres. Le casting majoritairement féminin n'est pas un gadget militant : c'est le cœur même du métrage, une exploration de ce que signifie être une femme dans une famille indienne, tiraillée entre les attentes des uns, le regard des autres et ses propres aspirations étouffées sous le poids du qu'en-dira-t-on.
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Mention toute particulière à Farida Jalal, figure légendaire du cinéma hindi qu'on avait trop longtemps cantonnée à des seconds rôles anecdotiques.
Ici, elle est au centre, elle rayonne, elle vole des scènes entières avec un naturel confondant. Quelle joie de la retrouver dans un rôle à sa mesure. Et puis il y a Shreya Dhanwanthary, absolument irrésistible en cousine naïve frôlant l'ingénuité totale mais qui sait, quand il le faut, se montrer solidaire et bienveillante avec une justesse touchante. Ceux qui l'avaient découverte dans Chup - Revenge of the Artist (2022) de R. Balki au service d’un registre radicalement différent confirmeront : voilà une actrice capable de tout, et qu'il faut suivre de très près.
Quant à Purab Kohli, il incarne la parfaite tête-à-claques avec un panache et un bagou absolument énervants. Son personnage de professeur intellectuellement prétentieux, qui balance des formules lapidaires pour paraître pertinent, est à la fois le comic relief et le révélateur d'un certain libéralisme de façade que le film ausculte sans complaisance.
En conclusion
The Great Shamsuddin Family est le genre de film dont on sort avec le sourire, mais aussi avec quelque chose qui gratte. Une petite brûlure douce-amère, celle que laissent les œuvres qui ont dit quelque chose de vrai, sans jamais élever la voix. Merci à Anusha Rizvi pour cette belle surprise de fin d'année.
LA NOTE: 4/5
