Bolly&co Magazine

Critique de Shadowbox, le poids des existences…

23 avril 2026
Shadowbox Baksho Bondi Festival des Cinémas Indiens de Toulouse
C'est en film d'ouverture que le Festival des Cinémas Indiens de Toulouse a choisi de présenter Shadowbox (Baksho Bondi en bengali), premier long métrage de Tanushree Das et Saumyananda Sahi, révélé en début d'année à la Berlinale dans le cadre de sa nouvelle section Perspectives. Un choix qui dit quelque chose de l'ambition du festival : placer d'emblée le curseur du côté du cinéma d'auteur exigeant, de celui qui préfère les silences aux éclats, les fissures intimes aux grandes démonstrations.

Dans ce film, Tillotama Shome incarne Maya, une femme qui ne se laisse jamais aller à la plainte. Blanchisserie à domicile, livraisons à vélo, gestion d'un foyer à bout de souffle… Les rythmes quotidiens de cette banlieue de Barrackpore, à la périphérie de Calcutta, sont établis dès les premières images avec une précision documentaire.

Tillotama Shome y est, une fois encore, irréductible.

Celles et ceux qui l'ont découverte dans Monsieur (2018) ou dans Le secret de Kanwar (2013) retrouveront ce même art de la retenue expressive qui est devenu sa marque. La comédienne crée effectivement des mondes entiers à travers une lutte silencieuse. Elle communique une intensité sans faillir, essentiellement par le regard. Là où d'autres acteurs ont recours au cri ou à la physicalité, son jeu repose sur un minimalisme d'une grande puissance. C'est ce contraste, précisément, qui rend sa présence à l'écran si saisissante : dans un monde qui s'agite et se déchire, Maya tient. Elle encaisse. Elle avance. Tillotama Shome elle-même expliquait avoir voulu explorer l'arrogance du soignant - cette forme de supériorité inconsciente que l'on développe à force de tout porter pour l'autre. Cette nuance-là, imperceptible et pourtant omniprésente, transcende chaque plan.

Face à elle, Sundar, son mari, s'est construit la réputation d'un original : il collecte des grenouilles et les revend à des universités, au grand dam du voisinage. Derrière l'excentricité, Chandan Bisht compose un portrait habité et troublant. Neuf ans après avoir quitté l'armée avec une retraite anticipée, il peine à réintégrer la vie ordinaire, encore hanté par un trauma que le métrage ne s'empresse pas de nommer. La dérive de Sundar est lente, presque imperceptible au début, puis de plus en plus inquiétante - une glissade douce vers quelque chose d'irréparable. Et dans ce rôle complexe à composer, Chandan Bisht n'en fait jamais trop. Il laisse le personnage s'effondrer de l'intérieur, par petites touches, avec une justesse qui rend la trajectoire d'autant plus glaçante. Le climax, filmé dans une obscurité presque totale, fonctionne comme une catharsis à ce bras de fer qui structure l'intégralité du film.

Saumyananda Sahi - dont c'est la première réalisation, cosignée avec Tanushree Das - est avant tout un chef opérateur de premier plan.

Sa caméra commence par enregistrer le milieu, attentive à l'agitation de l'arrière-plan, aux détails vivants des deux modestes pièces louées, avant de pivoter vers des gros plans d'une intensité cinétique, à mesure que l'arrière-plan cède et que les bouleversements des personnages prennent toute la place. Il y a dans Shadowbox une façon de travailler la lumière et l'ombre qui instaure une atmosphère particulière, presque oppressante par endroits : celle d'un monde où l'on étouffe à huis clos. Les barreaux reviennent comme un motif récurrent dans le métrage, soulignant la solitude et l'isolement des personnages. La mise en scène est ainsi, fondamentalement, une mise en scène du confinement : confinement social, confinement affectif, confinement psychique.

Le film ne se contente pas d'être un drame conjugal.

À travers le quotidien de Maya, Shadowbox effleure des territoires plus larges : les rapports de genre, le pouvoir administratif, les difficultés de la classe laborieuse indienne. La bureaucratie alambiquée que Maya doit affronter pour obtenir une aide, les regards du quartier, les rapports de force entre une femme qui subvient seule aux besoins du foyer et un mari que la société a fabriqué puis cassé - tout cela est traité avec une sagacité discrète, sans jamais verser dans la démonstration. L'œuvre comprend que les fractures sociales ne se donnent pas à voir dans les grands discours, mais dans les petits gestes du quotidien, dans les non-dits, dans ce que l'on accepte parce qu'on n'a pas le choix.

Reste cependant une réserve, et elle est de taille : malgré la profondeur indéniable de ses interprètes, le métrage peine à trouver une cohérence d'ensemble. En 90 minutes, Shadowbox dit pourtant beaucoup de choses - peut-être trop, sans tout à fait trouver le tempo qui permettrait à chacune d'elles de résonner pleinement. Le récit tourne parfois sur lui-même, répète des motifs sans suffisamment les faire évoluer, et l'on sent que le film aurait gagné à resserrer son rythme narratif, à faire des choix plus tranchés dans ce qu'il veut mettre au premier plan. Tillotama Shome supporte d’ailleurs vaillamment le poids d'un troisième acte qui s'essouffle.

En conclusion



Ces réserves n'effacent pas l'essentiel : Shadowbox est un premier film habité, tourné en vingt jours avec une économie de moyens qui force le respect, porté par deux acteurs d'une rare densité. Il confirme, s'il en était encore besoin, que Tillotama Shome est l'une des plus grandes actrices du cinéma indien contemporain - et que Tanushree Das et Saumyananda Sahi sont des noms à suivre…

LA NOTE: 4/5

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?