Bolly&co Magazine

L’Intelligence Artificielle à la conquête des cinémas indiens.

1 septembre 2026
Fin du film Ambikapathy Raanjhanaa fin IA
En février 2026, New Delhi a accueilli le Sommet mondial sur l’impact de l'Intelligence Artificielle. Parmi les questions abordées comme la gouvernance globale et la régulation internationale dans les différents domaines de l’innovation technologique, l'événement a surtout permis à l’Inde de mettre en lumière son ambition et de s’imposer en tant que leader mondial sur le sujet.

Sans surprise, les cinémas indiens - mosaïques linguistiques et culturelles qui produisent plus de 1500 films par an - sont déjà largement impactés par l’IA qui se glisse à tous les niveaux : de l’idée à la conception.

Mais comment l’IA est-elle en train de redéfinir l'écosystème de l’industrie cinématographique indienne et quel avenir pour les cinémas indiens ?



Pourquoi l’Inde fonce.

Alors qu’à Hollywood, des grèves historiques par les studios et les syndicats ont alerté sur les appréhensions concernant l'arrivée de l'IA au cinéma et dans le monde de la culture, l'Inde, elle, semble plus pragmatique dans son approche, avec une vraie volonté d’insertion de cette technologie comme vecteur majeur de développement.

Selon le journaliste Viren Naidu dans son article pour The Drum, il y a d'abord la question technique qui engendre une vraie réduction de coût de production. Le cinéaste Guhan Senniappan en a fait l'expérience avec son film Weapon : pour une courte séquence d'animation, l'IA lui a permis de réduire un temps de travail prévu à l'origine de 6 mois à seulement 4 semaines, et ce, à moitié prix.

Mais ce qui fait envie et qui pousse à l’exécution de la part de nombreux réalisateurs, c’est surtout la liberté d'aller au bout de ses idées sans se brider. Dans le même article, le producteur Vatsal Sheth (Prismix Studios, dont Ajay Devgn est le président, ndlr.) révèle : “Un jeune réalisateur n'a plus besoin de changer une scène se déroulant sur plusieurs continents en raison de futures contraintes budgétaires. Aujourd’hui, il a la perspective inimaginable de placer son personnage dans les Alpes ou le Sahara sans avoir à voyager.” Formaliser ses idées devient alors plus simple et surtout faisable. Une optique qui a séduit le scénariste et réalisateur Vivek Anchalia, pour qui l’enjeu est aussi ailleurs : les producteurs tardaient à lui donner une réponse positive pour son prochain film : “Pourquoi attendre un studio si l’IA peut me permettre de faire mon film, selon mes propres termes ?” Ainsi, l'IA devient un véritable outil d'émancipation avec la promesse de ne plus dépendre du bon vouloir d'un studio pour raconter son histoire.

Les cinéastes voient ainsi l’IA comme une réelle chance d’aller plus vite, et surtout un moyen de lever les freins qui jusqu’ici pouvait bloquer un projet indéfiniment. Ils ont désormais le pouvoir de modeler leurs idées sans aucune restriction. Ces barrières détruites font écho à la fermeture prolongée des salles et l’arrêt de nombreux tournages qui ont laissé des dizaines de projets en suspens après la pandémie. Une expérience qui a rendu d’autant plus séduisante la promesse de l’IA : accélérer le processus de création, mais surtout compléter et offrir au public un film sans dépendre de personne.

Dans leur étude “Artificial Intelligence and Indian Cinema”, les chercheurs Mohammad Ashraf Ali et Aaqib Anwaar Butt expliquent qu’en plus de pouvoir générer du contenu, l’IA peut également être un assistant technique redoutable, automatisant les tâches les plus chronophages, notamment celles de la post-production. Désormais, pour prévisualiser des scènes complexes, harmoniser la lumière des différentes prises ou encore isoler des éléments, cela ne prend que quelques clics. De la même manière, de plus en plus de logiciels dédiés au montage et à l’édition ont inévitablement inclus des options d’amélioration à l’aide de l’IA. D'une certaine façon, les techniciens sont ainsi “libérés” des tâches redondantes et énergivores - l'IA prenant en charge l'exécution technique, pas les choix artistiques - ce qui, là encore, a pour résultat une économie de temps et d'argent." Cet assistant 2.0 a l’avantage de pouvoir tout faire, voire de proposer de nouvelles solutions qui jusqu’ici n’existaient pas.

C’est ce que l’expérience du réalisateur Jithin Laal démontre, lorsqu’il a commencé à travailler sur le film Ajayante Randam Moshanam (ARM). L’IA lui a permis de valider des concepts de production afin de mieux faire entendre sa vision. Une démarche novatrice qu’il prévoit de réutiliser pour sa prochaine histoire et qui lui évite surtout de perdre de l’argent dans la construction de sets qui pourraient ne plus convenir selon les changements du scénario et de ses idées. En plus de permettre une exécution plus rapide de son imagination, l’IA vient aussi offrir une meilleure flexibilité.

Les studios sont donc de plus en plus enclins à intégrer l’intelligence artificielle à la fois pour des questions de coût, de liberté créative mais aussi d’assistance numérique plus poussée qui va encore plus optimiser le rendu final. Mieux encore, selon l’étude menée par Ernst & Young, il semblerait qu’en plus de réduire les budgets de 15%, l’intégration de l’IA dans un film puisse permettre de faire jusqu’à 10% de bénéfices en plus. En se basant sur cette optique, des studios de production majeurs comme Abundantia Entertainment investissent des millions directement en interne avec pour objectif sur 3 ans de produire 5 films à l’aide de l’IA, de la conception à la diffusion. Vikram Malhotra, fondateur et directeur d’Abundantia Entertainment précise : “Chaque grande avancée du cinéma - du son à la couleur, en passant par le numérique - a élargi les possibilités sur la manière de raconter les histoires. L'IA représente la prochaine étape charnière. Avec Abundantia aiON, nous construisons un avenir où l'IA renforce et amplifie la voix du cinéaste, sans la remplacer.

Même la maison de production Yash Raj Films est décidée à donner la voix aux scénaristes de demain, en mettant en place des ateliers d’écriture boostés à l’IA. « Chaque génération de cinéastes hérite de nouveaux outils, et chaque génération doit décider si l'outil sert le récit ou s'il le dicte », a déclaré Akshaye Widhani, PDG de Yash Raj Films.

Un constat séduisant qui ouvre la voie à d’autres usages…

Une volonté d'accessibilité renforcée.

Lors d’un échange avec Variety, Shekhar Kapur (Mr India, Bandit Queen ou plus récemment What's Love Got to Do with It?) a confié qu’il considère l’accès à cet “outil fondamentalement démocratique” comme une évolution évidente de la société. Pour le réalisateur, l’IA redonne le pouvoir d'écriture et de production aux indépendants qui peinent à se faire une place face aux gros studios. Quels que soient les moyens financiers, n’importe qui peut désormais créer et expérimenter, surtout dans un pays aussi riche et divers que l’Inde.

En tant que directeur du Festival international du film d'Inde (IFFI), le réalisateur a également mis en place un hackathon dédié à l’IA en partenariat avec des géants industriels comme Google, avec un objectif simple : faire de l'Inde un laboratoire mondial où les réalisateurs venus de tous horizons apprennent à maîtriser ces nouveaux outils créatifs. Pour appuyer sa position vis-à-vis de l’intelligence artificielle, il s’est même allié au compositeur de renom A.R. Rahman afin de créer une école de cinéma avec des formations centrées sur les différents usages de l’IA et ce dans l’un des bidonvilles les plus imposants de Bombay. Une initiative qui est déjà suivie par d’autres, comme la prestigieuse Film and Television Institute of India qui a déjà organisé des workshops autour de l’IA pour ses étudiants.

Cette démocratisation se glisse jusqu’au quotidien des indiens à travers leurs idoles. L'apparition récente de Shahrukh Khan dans la campagne publicitaire de Google Gemini en est la preuve : quand la plus grande star du pays incarne et promeut l'usage de l'intelligence artificielle, l'outil devient soudain accessible et bienveillant. Comme le signale la campagne marketing, l’IA est un “Dost” (un ami), et cette humanisation d’un outil numérique change complètement la dynamique entre l’homme et l’outil. En validant l’IA, le King Khan rend l’IA approchable, ludique et utile au quotidien. Un compagnon qui est là pour faciliter les choses - dont la création - et non les détruire.

Cette idée d’accessibilité se matérialise aussi avec la National Film Heritage Mission. L’une des plus grandes initiatives mondiales pour la préservation d’un patrimoine cinématographique. L’Inde a décidé d’investir 70 millions d’euros pour sauvegarder 130 000 bobines historiques. Avec l’IA, le nettoyage, le dépoussiérage et la remastérisation en 4K d'œuvres altérées par le temps et le climat devient plus accessible et rapide. La technologie ne vient donc pas s’imposer à l’art, mais l'immortaliser. Et permettre ainsi aux futures générations de ne pas oublier son histoire.

Enfin, il n’y a pas que la création, mais aussi la diffusion.

Dans un pays qui compte 22 langues officielles (et bien d’autres dialectes) ainsi que de nombreuses industries cinématographiques (Bollywood, Tollywood, Kollywood, Mollywood…), le doublage devient un enjeu technologique important pour réussir une exportation nationale, voire internationale. Vous pouvez d’ailleurs retrouver notre article “le doublage, indispensable” publié dans le numéro 18 de Bolly&Co (juin 2020) ou encore retrouver notre guide ultime des cinémas indiens pour avoir une vision plus claire des différentes régions et langues.

Ces dernières années, les superproductions misent de plus en plus sur un marché “pan-indien”, incluant aux castings des œuvres des personnalités venues des quatres coins du pays. D’un point de vue commercial, permettre au public de retrouver sa star favorite en entendant sa propre voix mais dans une langue différente (surtout la sienne) est clairement un atout. Récemment, des films comme Ghost (réalisé par M.G. Srinivas) ou Vettaiyan (réalisé par T.J. Gnanavel) ont ainsi réussi à conserver le grain de voix uniques de Shiva Rajkumar (star du cinéma kannada) ou d’Amitabh Bachchan (star du cinéma hindi) pour les faire parler en tamoul. Comment ça marche ? Pour Amitabh Bachchan, par exemple, c’est Prakash Raj qui a prêté sa voix. C’est donc son travail qui a servi de base à l’IA avant de la transformer pour qu’elle retrouve les spécificités de Big B.

Cette technologie peut s’intégrer d’une toute autre façon, comme le démontre la promotion de l’énorme opus Ramayana avec une bande-annonce anglaise, optimisée par une IA créée sur-mesure pour le projet. Le producteur Namit Malhotra explique : “Nous avons engagé toute une équipe de comédiens de doublage qui ont vraiment apporté toute la nuance de leur jeu dans leur voix. Ensuite, nous avons développé notre propre technologie sur-mesure, ce qui a permis de synchroniser le mouvement des lèvres des acteurs avec ces voix.” L’idée est d'utiliser la technologie de manière intelligente et non pour remplacer un travail essentiel. Il explique : “Comme nous le disons toujours, le cœur du processus reste humain.

A cette vitesse d’adoption, il est normal de se demander quel est le contrecoup. Face à cette généralisation rapide de l’IA dans le secteur du cinéma et ces multi-usages déjà identifiés, comment le cadre légal indien s'adapte-t-il pour protéger les artistes et leurs œuvres ?

Les premiers abus de vol d’identité et la protection du consentement.

Si nous reprenons l'exemple de Vettaiyan, sorti en 2024 et premier film tamoul de l'acteur Amitabh Bachchan, celui-ci a naturellement consenti à ce que sa voix soit clonée et doublée dans une autre langue. Cette notion de consentement, appliquée à l'identité d’une célébrité (son visage, son comportement et dans ce cas précis, sa voix), est aujourd'hui au cœur du développement d'outils d'IA éthiques - un principe encore très récent, et bien distinct de la question de la propriété intellectuelle sur l'œuvre elle-même, que nous aborderons plus loin. récente.

En 2022, Amitabh Bachchan faisait déjà appel à la justice dans l'affaire marquante Amitabh Bachchan v. Rajat Negi and Ors. pour empêcher des escroqueries sur Whatsapp qui mettaient en place de faux jeux-concours usurpant son identité. La Haute Cour de Delhi a alors annoncé une injonction d’urgence temporaire historique visant à protéger ses droits à la personnalité, c’est à dire qu’elle a interdit à quiconque d’exploiter sans autorisation son nom, sa voix, son image, ses photographies ou même tout autre attribut de sa personnalité à des fins commerciales.

Mais avec l’IA à portée de main, d’autres personnalités se sont retrouvées la cible de contenus frauduleux. En novembre 2023, une vidéo de l’actrice Rashmika Mandanna a fait le buzz pour les mauvaises raisons : un outil de face-swap a été utilisé afin d’ajouter le visage de l’actrice sur le corps d'une autre jeune femme et ce pour augmenter le nombre des followers d’une fanpage à son sujet. Là encore, la plainte a résulté en une directive du MeiTY (Ministère de l'Électronique et des Technologies de l'information du gouvernement indien) afin de mieux encadrer ce genre d’abus sur les différentes plateformes. Ce qui a poussé d’autres célébrités à pousser un coup de gueule face à la montée en puissance des deepfakes surfants sur l’IA accessible : de Katrina Kaif à Priyanka Chopra Jonas en passant par la star du cricket Sachin Tendulkar.

Il faudra pourtant attendre l’affaire Jackie Shroff v. The Peppy Store & Ors pour que la justice parle enfin d’IA dans ses textes. C’est alors la première fois que la justice interdit explicitement un chatbot IA conçu pour imiter la voix de l’acteur Jackie Shroff, son comportement et ses tics de langage, sans son accord. Le bus est clairement de stopper le détournement parasite par l'IA et l'exploitation commerciale non consentie.

En parallèle de ces décisions judiciaires, le cadre législatif a mis en place le Digital Personal Data Protection Act qui a permis de classer la voix et les caractéristiques physiques parmi les données personnelles sensibles. Ce texte rend désormais obligatoire l'obtention d'un consentement par les studios sous peine d'amendes colossales, encadrant ainsi strictement l'entraînement et l'usage de l'IA. Mais cette loi ne s’impose qu’auprès des entreprises et tiers opérant en Inde ou traitant les données des citoyens indiens… Une limitation qui n’est pas propre uniquement au pays, et qui a poussé l’actrice Cate Blanchett à lancer en juin 2026 le Human Consent Registry (Registre du Consentement Humain) dans le but de protéger l'identité, le visage et la voix de chacun face aux dérives de l'intelligence artificielle. A ses yeux, « l'identité est une propriété intellectuelle à l'ère de l'IA ». Ainsi, n’importe qui peut accéder à la plateforme et signaler qu’elle s’oppose par avance à toute contrefaçon ou atteinte au droit à l’image.

Mais qu'en est-il de l'intégrité des œuvres ? Si les célébrités parviennent à protéger leurs identités, comment sécuriser également le travail des artistes ? Qu’est-ce que la loi ne peut pas encore trancher ?

Là où la loi s'arrête.

Plusieurs questions se posent inévitablement face à toutes ces applications de l’IA dans le cinéma : que les studios cherchent à faire des économies, à gagner du temps, à optimiser leur technique pour créer un film avec plus de précision, de liberté et de rapidité est, bien évidemment, une belle optique. Sauf que l’IA générative est une technologie qui apprend en se basant sur l’existant. Elle mixe des concepts avec une grande efficacité, ce qui donne parfois l’illusion d’un travail cohérent et qualitatif, mais elle est encore incapable de créer en partant de zéro.

Ainsi, pour générer le Sahara, quelle image ont inspiré l’outil boosté par l’IA ? Pour quelques minutes d'animations, de quels illustrateurs l’IA va-t-elle copier les styles ? Ou encore, pour permettre de reformuler les dialogues d’un scénario, sur quel écrit celle-ci se base-t-elle ? Les artistes ont-ils consenti à offrir leur travail pour l’apprentissage de l’IA ?

Ces réflexions ont d’autant plus de place dans le débat, notamment quand une maison de production comme Eros utilise l’IA générative pour modifier le montage et le dénouement d'un film dont elle possède les droits et ce, à l'insu de son équipe créative. C’est ce qui est arrivé avec le film Ambikapathy (version tamoule de Raanjhanaa), qui s’est retrouvé à sa ressortie en salles en 2025 avec une nouvelle fin. La tragédie conclusive s’est transformée pour offrir un dénouement bien plus vendeur et optimiste selon les producteurs, qui estiment qu’ils peuvent ainsi ré-exploiter un catalogue de 3000 films sans restriction grâce à l’IA.

Face à cette ressortie, l'acteur principal Dhanush s'est indigné d'une pratique qui “dépouille l'œuvre de son âme”, tandis que le réalisateur Aanand L. Rai exigeait carrément le retrait de son nom dans le générique. Après avoir découvert cette modification non-consentie dans la presse, il a confié : « Je suis brisé que nous allions vers un avenir où l'intention artistique et l'auteur deviennent jetables ». Il dénonce un message terrifiant renvoyé par l’industrie cinématographique indienne, qui suggère que la voix des cinéastes n’a plus aucune valeur si un film est dénaturé de son propos sans l’accord de son auteur.

Cette dérive a immédiatement provoqué un tollé international, médiatisé même en France par Le Figaro, Télérama ou encore Courrier International qui, face à cette ré-écriture forcée, trouve que l’image de “l’enfer par l’IA” dans une industrie noyée par la surconsommation est renforcée. Est-ce que Eros essaie de répondre à une demande du public, où est-ce qu’il essaye simplement de trouver de nouveaux canaux financiers face à une audience qui a besoin de toujours plus ?

Ce conflit met en lumière un vide juridique entre la logique commerciale des studios (qui estiment que le rachat des droits leur donne carte blanche pour adapter le contenu à leur guise) et le droit moral des artistes de voir leur récit respecté. La seule façon de contrer ce genre d’abus, c’est d’inciter les réalisateurs à exiger des clauses contractuelles strictes pour interdire toute altération par l’IA de leurs œuvres - chose complètement nouvelle qui n’existait pas encore. Et ce que les premières affaires gagnées prouvent en termes de protection, c’est que l’Inde est en retard et ne rebondit qu’une fois un abus, un scandale ou une plainte déposée.

À noter que le “happy ending” par l’IA du film Ambikapathy n'a pas empêché le succès commercial de cette ressortie. Selon la chaîne de cinémas PVR Inox, lors de sa rediffusion, le film a bénéficié d’un taux de remplissage des salles de 35% contre 23% en moyenne en 2025. Le public condamne-t-il donc vraiment cette pratique, ou invite-t-il les studios à réitérer l’expérience en allant, simplement, au cinéma ?

Un problème d’autant plus alarmant face aux nouvelles applications de l’IA qui semblent sans limite, notamment quand les studios cherchent à remplacer purement et simplement toute main d'œuvre humaine.

C’est le cas du film Chiranjeevi Hanuman - The Eternal qui a été annoncé en août 2025 comme le tout premier long-métrage indien intégralement conçu par intelligence artificielle. Parmi les différentes réactions, c’est celle du réalisateur Vikramaditya Motwane (Sacred Games, Lootera) dans une story Instagram qui a marqué les esprits : “Et voilà, ça commence… Qui a encore besoin de scénaristes et de réalisateurs quand c'est "Made in AI" ?” Pour le cinéaste, la menace est claire : derrière la prouesse technologique se cache la volonté d'économiser au maximum en rendant les créateurs humains dispensables. Cela rappelle les propos d’Anurag Kashyap pour qui le cinéma indien aujourd’hui est avant tout un business où chacun va chercher à générer le plus de bénéfices possible en oubliant la raison initiale, qui est tout simplement de faire des films.

À l’été 2026, Chiranjeevi Hanuman - The Eternal n’est toujours pas apparu dans les salles, mais la course au premier long-métrage 100% généré par l’IA risque d’être remportée par un autre projet : >Maharaja in Denims, produit par les studios Intelliflicks, fondés par Gurdeep Singh Pall, ancien vice-président de Microsoft. Des acteurs aux décors jusqu'à la mise en scène, tout a été généré par l'intelligence artificielle, permettant à cette épopée historique qui était initialement prévue à 500 millions de coûter seulement 40 millions de roupies.

Mais à qui appartiennent vraiment ces films s’ils sont entièrement générés par l’intelligence artificielle ? Selon la Copyright Act indien de 1957, seule la paternité humaine d’une œuvre est reconnue. Ce qui veut dire qu’en théorie, un long-métrage conçu par l’IA pourrait se retrouver sans aucune protection légale. En 2021, par exemple, le bureau du droit d’auteur indien (The Indian Copyright Office) avait enregistré une œuvre artistique créée par une IA nommée Raghav, avant de faire marche arrière, faute de pouvoir identifier clairement un auteur humain. Un autre vide juridique qui pourrait amener bien d’autres problématiques futures.

Mais en attendant de découvrir ces films au cinéma, une série faite par l’IA s’est déjà frayée un chemin sur les plateformes de streaming. Menée par JioHotstar, Reliance et Disney, Mahabharat: Ek Dharmayudh a écopé d'énormes retours négatifs face à ses 100 épisodes entièrement générés par la machine, mais a tout de même été visionné par plus d’un million de spectateurs. Manque de cohérence dans le récit, problèmes d'expression et de mouvement, visuels trop lissés… La fascination technique de ce projet, qui est pourtant décrié, reste tout de même une victoire pour ses créateurs. Alors qu’est-ce qui ne garantit pas un succès également au box-office ?

C’est pourquoi les producteurs essayent aujourd’hui de nouvelles approches, comme intégrer des personnages créés par l’IA de façon partielle dans leurs œuvres.

Dans le blockbuster GOAT (The Greatest of All Time), le réalisateur Venkat Prabhu a utilisé l'IA pour faire réapparaître à l'écran la légende du cinéma tamoul Vijayakanth. À l'origine, la scène avait été pensée du vivant de l'acteur pour lui rendre hommage, une petite apparition spéciale qui n’avait pour objectif que de faire plaisir à ses fans et rappeler l’immense contribution du comédien à Kollywood. Son décès soudain a transformé ce clin d'œil en une résurrection miraculeuse et numérique.

Et ce n’est pas le seul : le cinéma punjabi s’est également penché sur cette possibilité avec Carry On Jatta 4 sorti en 2026. Après la mort de Jaswinder Bhalla, l’acteur et producteur Gippy Grewal a refusé de le remplacer, optant plutôt pour une adaptation du scénario et une reconstruction du comédien dans le rôle d’un fantôme. C’est donc la première fois qu’un rôle de long-métrage est entièrement créé par IA après la disparition de son interprète. Et en faisant cela, l’équipe offre aussi un nouveau modèle d’ayants-droit qui peuvent désormais percevoir des revenus post-mortem.

Même si l’équipe a obtenu l’accord de la famille du défunt, cette nouvelle pratique questionne sur le statut d’acteur. Une image numérique peut-elle être utilisée à l’infini ?

Dans un pays où les célébrités ont parfois un statut de divinité, l’IA va-t-elle permettre une nouvelle forme d’immortalisation totale ? Pour le Collective Artists Network, il n’y a pas de doute : il est désormais possible d’industrialiser son jumeau numérique grâce à l’IA et ainsi de “travailler” plus. En créant Galleri5, ils proposent notamment de conceptualiser son avatar IA, comme l’a fait l’actrice Rhea Chakraborty avec Mishty Chakraborty. Ce double lui permet de créer du contenu spécifique pour les réseaux sociaux à des buts promotionnels. Ainsi, elle gagne du temps pour se focaliser davantage sur sa carrière, tout en développant un business parallèle, mais à moindre effort.

Quel avenir attend les comédiens si un double fait tout le travail ? Peut-on s’attendre à voir une superstar comme Rajinikanth ou encore Shah Rukh Khan bientôt à l’affiche d’un long-métrage 100% IA, avec un avatar d’eux qui ne vieillit jamais ? S’ils consentent à une telle démarche, le public sera-t-il au rendez-vous ?

Conclusion



L'Inde s'impose incontestablement comme l'espace idéal pour expérimenter l'intelligence artificielle, et ce encore plus dans le domaine du cinéma. Entre les mains d'un cinéaste indépendant ou d'une institution gouvernementale pour la préservation du patrimoine, cette même technologie redessine toute une industrie. L’IA est déjà partout, mais cette rapidité d'adoption a un revers clair.

L'utilisation abusive de certains studios, uniquement guidés par le profit, révèle un réel vide réglementaire en Inde. C’est malheureusement une justice qui rebondit une fois que le mal est fait, plutôt que d'anticiper, et c’est ce qui menace de détruire l'essence même du cinéma, surtout quand les outils deviennent plus performants et surtout, plus accessibles.

D’ailleurs, faute de syndicats puissants capables d'équilibrer le rapport de force (à l'image du SAG-AFTRA ou de la WGA à Hollywood), ce sont de nombreuses professions qui se retrouvent fragilisées : du scénariste au monteur, en passant bien évidemment par le comédien. La seule arme, pour le moment, reste donc le consentement et une transparence claire de l’utilisation de cette technologie par les créateurs.

À mesure que la frontière entre réel et artificiel s'efface, au sein de Bolly&Co, nous espérons que le public, lui, préfère l'émotion incarnée à la prouesse synthétique. C'est peut-être ce qu'a compris S.S. Rajamouli pour son prochain film Varanasi. Avec une sortie mondiale prévue dans 120 pays, Varanasi nécessitera un doublage en 50 langues différentes. Mais hors de question pour le cinéaste d'avoir recours à l'IA : plus de 1500 artistes ont été auditionnés afin que, quel que soit le pays, la voix sonne toujours juste.

Parce que l’avenir du cinéma, en Inde et ailleurs, ne se joue pas dans le remplacement de l'artiste par la machine, mais dans la capacité d’une industrie cinématographique à utiliser cette technologie là où c’est nécessaire, c'est-à-dire au service de l'émotion, jamais à sa place.
mots par
Elodie Hamidovic
« A grandi avec le cinéma indien, mais ses parents viennent des pays de l'est. Cherchez l'erreur. »
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