Interview avec Payal Kapadia

jeudi 18 août 2022 —
interview payal kapadia toulouse projection toute une nuit sans savoir En mai dernier, nous avons accompagné une séance de Toute une nuit sans savoir, un beau film documentaire de Payal Kapadia. Payal Kapadia a obtenu l'œil d’or du meilleur documentaire au 74ème festival de Cannes pour ce film. Ce n’est toutefois pas sa seule sélection à Cannes car en 2017, Afternoon Clouds, son court-métrage, figurait dans la sélection des films d’étudiants des écoles de cinéma du monde entier. C’était d’ailleurs le seul représentant de l’industrie du film indien à Cannes cette année-là.

Lorsque Toute une nuit sans savoir est primé à Cannes, l’Inde découvre alors cette jeune réalisatrice expérimentée, observatrice et ancienne étudiante de la FTII (Film & Television Institute of India). Auparavant, elle a donc réalisé plusieurs courts-métrages dont The Last Mango Before The Monsoon en 2015 (La dernière mangue avant la mousson) et And What Is The Summer Saying en 2018 (Et que dit l’été). La réalisatrice, dont nous suivons l’évolution depuis quelques années, nous a accordé une petite interview (qu’on espère bientôt plus longue !).

Depuis cette interview, Payal Kapadia a obtenu le prix du meilleur documentaire cet été à l'Indian Film Festival of Melbourne, l'occasion de revenir sur cette jeune réalisatrice on ne peut plus prometteuse...

Si Toute une nuit sans savoir est programmé pas loin de chez vous, n’hésitez pas ! Partez à la découverte de l’univers bien particulier de Payal Kapadia, d’une Inde contemporaine peu représentée, comme l’est sa jeunesse…





Votre film est une coproduction avec la France. Pouvez-vous nous raconter comment cela s’est passé ?

Mon partenaire, qui est le caméraman et le monteur du film, et moi avons commencé à travailler sur ce projet en 2018. On n’avait pas de film précis en tête et nous tournions parce qu’on en avait envie… Mais sans but précis. En 2018, j’ai rencontré mes producteurs français, Thomas et Julien, dans un festival de cinéma. Après avoir vu mon court-métrage, ils avaient très envie que l’on travaille ensemble.

Nous avons donc commencé à développer ensemble un film de fiction. Au cours du long processus de financement de la fiction, je leur ai montré les rushes d'Une nuit... que nous avions collectés pendant de nombreuses années et ils ont décidé d’embarquer avec nous sur ce projet.

Votre film a-t-il été sélectionné en compétition dans des festivals de cinéma en Inde ?

Oui, il a été sélectionné dans la section India Gold au MAMI (Mumbai Film Festival, l’un des plus importants de l’Inde). Cependant, le festival a été annulé en toute dernière minute. Aujourd’hui, nous recommençons à l’envoyer aux festivals.

Quelle est la situation de la Film & Television Institute of India (FTII), l’école représentée dans le film, aujourd’hui ?

Comme c'est le cas dans le reste du pays. Grâce à des méthodes d'embauche, l'administration est en mesure de contrôler le corps enseignant et ce sur quoi il peut s’exprimer. Cependant, les étudiants sont très forts pour résister à de nombreuses politiques, en particulier à l'augmentation des frais de scolarité. À cause du COVID, les inégalités sont devenues encore plus évidentes car de nombreux étudiants ont été confrontés à de grandes difficultés. L'école a été fermée pendant une longue période et de nombreux étudiants ont eu du mal à s'en sortir.

Je remarque que la plupart des titres de vos films comportent un marqueur temporel. Comment définissez-vous votre rapport au temps ?

C'est vrai... Je pense que le passage du temps est quelque chose qui m'intéresse. C'est peut-être la nature éphémère des choses et la reconnaissance de l'impermanence qui m'intéressent.

D'où vient cette prédominance du travail avec la couleur et le noir et blanc à l'écran ?

L'impulsion est différente pour chaque film. Avec Une nuit... , le noir et blanc était un moyen de créer une image romantique, une nostalgie de notre époque qui, bien qu'assez misérable, était également importante parce qu'elle a vu une partie de la jeunesse se soulever contre les politiques anti-peuple du gouvernement. Et ce n'est pas seulement en Inde, nous voyons la jeunesse à l'avant-garde de plusieurs mouvements à travers le monde, que ce soit en France, aux États-Unis, au Chili, en Thaïlande, à Hong Kong. L'utilisation de la couleur et du noir et blanc sont vraiment des décisions prises à partir de la matière et de ce que l'on ressent à ce moment-là. C'est assez instinctif.

Comment décririez-vous votre approche, au-delà de la classification entre documentaire et fiction ?

J'aime les films en voix off et la juxtaposition du texte, de l'image et du son, non pas comme des sommes de parties, mais comme des couches qui, lorsqu'elles se touchent, créent un troisième ressenti. J'aime aussi les formes hybrides, qui se déplacent dans le spectre de la fiction et de la non-fiction. De nombreux cinéastes m'ont inspirée pour me libérer des limites de la rigidité des définitions. Il est peut-être temps que nous considérions un film comme un film et rien de plus.

Comment voyez-vous le secteur du documentaire en Inde aujourd'hui ?

Il est en plein essor ! Dans le cinéma indépendant, il n'y a pas beaucoup de fonds pour financer les films. Il existe quelques fonds pour le documentaire, mais pratiquement aucun pour la fiction. C'est peut-être la raison pour laquelle tant de cinéastes peuvent s'aventurer dans le documentaire, car elle nécessite moins de ressources que la fiction. Il existe un spectre de cinéma documentaire qui est très excitant. Des œuvres plus expérimentales d'Ekta Mittal et de Yashashwini Raghunandan aux films plus traditionnels mais tout aussi magnifiques de Rintu Thomas et Sushmit Ghosh ou de Shaunak Sen. Le film de Rintu et Sushmit, Writing with Fire, a été sélectionné pour les Oscars cette année, ce qui est un exploit vraiment remarquable. Quant au film de Shaunak, All that Breathes, il a remporté le principal prix du documentaire à Sundance. Il est intéressant de noter que ces deux cinéastes ont étudié à l'université Jamia (ndlr Jamia Millia Islamia University, à New Delhi), qui figure dans Toute une nuit sans savoir.

Qu'envisagez-vous pour l'avenir, quels sont vos projets après ce film ?

Le projet sur lequel j'ai commencé à travailler avec mes producteurs français est toujours en cours. J'espère que nous pourrons tourner l'année prochaine. Mais j'espère aussi continuer à travailler davantage dans cette forme hybride, qui me passionne toujours pour le cinéma. J'ai envie de comprendre comment une non-fiction peut fonctionner au sein d'une fiction, car j'ai déjà tenté un film dans l'autre sens. J'aime vraiment expérimenter avec la forme et essayer des choses... Elles ne réussissent pas toutes, mais le cinéma vous apprend toujours, quel que soit le résultat.


La séance à laquelle nous avons assisté (et contribué avec un débat organisé par L’American Cosmograph à Toulouse) a permis au public de faire connaissance avec l’univers de Payal Kapadia mais aussi, pour certains spectateurs, de découvrir la situation d’une Inde contemporaine au carrefour de plusieurs tensions, dont celle d’une jeunesse ambitieuse et militante, confrontée à une situation politique dépassée et rétrograde.
mots par
Vanessa Bianchi
"Sur grand écran comme dans la vie, la gourmandise me trahit chaque jour."
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