Pourquoi tout le monde est “méchant” à Bollywood en ce moment ?
20 janvier 2026

Simple virage artistique ou miroir d'une société qui a soif de violence ? Surtout, pourquoi cette obsession est-elle en train de devenir la nouvelle norme ?
L'héritage des années 1970-1980 : la puissance de la Villain Era.
C’est quoi exactement la Villain Era ? C’est la période qui englobe les années 1970 et 1980 à Bollywood, le cinéma en langue hindi. Les scénaristes débordent d’imagination et font évoluer l’antagoniste en une version extrême, violente à souhait, avide de pouvoir et surtout jamais satisfaite. C’est l’époque où des méchants pas beaux sont devenus iconiques et continuent aujourd’hui d’être de véritables références en la matière. Parmi les plus emblématiques, il y a naturellement Gabbar Singh (Sholay, 1975), dont la réplique “Combien y avait-il d’hommes ?” (Kitne aadmi the ?) est devenue l’une des plus célèbres du cinéma. Cette incarnation de la méchanceté diabolique, on la retrouve chez Mogambo (Mr. India, 1987), interprété par un Amrish Puri formidable qui avait déjà fait des merveilles dans le rôle de Mola Rom (Indiana Jones et le Temple maudit, 1984). Avec son expressivité et son côté complètement décalé, Mogambo a tout d’un méchant cartoonesque, et ça fonctionne ! Pourtant, ce personnage devait initialement ne servir que de comic-relief (personnage teinté d'humour destiné à détendre l'atmosphère, ndlr.), avant que le réalisateur Shekhar Kapur ne change d’avis pour en faire un ennemi de premier choix.
Les méchants deviennent alors source de divertissement, et les acteurs qui les représentent à l’écran cartonnent à jouer, encore et encore, ces rôles négatifs et parfois complètement burlesques.
Les deux exemples précités ont vu le jour grâce au poète et scénariste Javed Akhtar, qui expliquera : “Pendant une longue période, je pense que la situation socio-politique de l’Inde pouvait être abordée dans l’écriture, et surtout dans celle des méchants du cinéma populaire indien. Les temps ont changé et les antagonistes aussi." Il ajoute : “Il y a une époque où les méchants étaient les zamindar et les thakur (Un Zamindar est un aristocrate, propriétaire d’un terrain. Un Thakur est souvent un seigneur ou maître venant d'une caste de propriétaires, ndlr.). Puis, avec l’industrialisation, le méchant était forcément le propriétaire d’une grande entreprise. Les riches étaient de mauvaises personnes, et les pauvres étaient de bonnes personnes.”
Pour soutenir le héros, il fallait que son opposé soit non seulement visuellement repoussant (loin des normes de beauté conventionnels), mais également une personne qui abuse de son pouvoir, capable de détruire le héros en un claquement de doigt. Mais la Villain Era a prouvé que ces personnages ont coché une case inattendue : celle de la sympathie liée au divertissement.
Le virage des années 1990 : l’humain derrière le criminel.
La Villain Era s’essouffle naturellement avec les années en raison d’un besoin de profondeur. Le public veut comprendre ce qu’il se passe dans la tête de ces personnages, qu’ils soient bons ou mauvais. Cette approche psychologique va donner un sentiment d’authenticité vis-à-vis du schéma classique du bien contre le mal.
Souvent cité comme l’exemple qui a marqué un vrai tournant au cinéma hindi, le personnage de Shahrukh Khan dans Darr (1993) est l’anti-villain par excellence. C'est-à-dire que malgré ses actes malveillants, le public entre en empathie avec lui. Rahul est l’amant obsessionnel, et ses actions sont portées par son “amour” à sens unique. Il est bien plus mémorable que celui qui l’oppose, le soldat “parfait” représenté par Sunny Deol. À cette époque, peu de personnes osent se lancer dans ce type d’interprétations de peur de perdre leur public. C’est ce qui explique pourquoi Shahrukh Khan, au début de sa carrière, a énormément jonglé avec les genres pour interpréter des rôles imparfaits et vulnérables, souvent rejetés par d’autres comédiens populaires. Mais en prenant cette direction, il a aussi prouvé que l’audience était tout à fait prête à saluer ces rôles, voire même à largement les préférer à ceux du héros classique.
Dans une approche similaire, Kajol réussit un vrai tour de force en 1997 avec Gupt, devenant l’ennemie principale de l’innocent Bobby Deol. Cette prise de risque aura des retours bénéfiques sur sa carrière et annonce la couleur : un rôle négatif devient une preuve de talent brut. Un moyen d’explorer l’inexplorable et de montrer toute l’étendue de ses capacités face à la caméra. D’autres actrices ont tenté l’approche de la "Vamp" des années 2000 : une femme fatale dangereuse, manipulatrice et ambitieuse comme Preity Zinta (Armaan, 2003), Kareena Kapoor Khan (Fida, 2004) ou encore Priyanka Chopra Jonas (Aitraaz, 2004). Ce passage, presque obligatoire, n’a pour objectif que de marquer l’audience et de prouver une certaine polyvalence. Une fois la case cochée, plus aucune de ces comédiennes n'a de nouveau joué un rôle similaire.
Ces personnages fascinent par leur modernité et leurs imperfections, qui les rendent profondément humains. Mais quitte à entrer dans leur tête, autant jouer la carte de l’instabilité pour garder une limite claire entre héros et antagoniste. Des défauts qui, au final, résonnent avec le public et créent de l’empathie.
La modernité des années 2010 : entre réalisme et méchanceté gratuite.
Le cinéma ne cesse de se réinventer, et ses personnages sont de plus en plus complexes. La place de l’anti-héros prend également de l’ampleur. Désormais, les personnages principaux survivent tant bien que mal dans un monde parfois injuste ou corrompu à l’exemple de Faizal Khan (Nawazuddin Siddiqui) dans Gangs of Wasseypur (2012). Dans le récit, on suit son ascension sanglante au pouvoir, on découvre qu’il n’est pas “gentil”, mais qu’il survit dans un système brutal.
Il faut donc créer un nouveau contraste, plus marquant et complexe, entre l’antagoniste et l’anti-héros. Voire le rendre cauchemardesque soit par son caractère (dans Gangs of Wasseypur, Ramadhir Singh est celui qui a le plus de pouvoir politique, mais il est aussi à l’opposé de Faizal : froid, calculateur et pragmatique), soit par son physique. Avec Agneepath (2012), Rishi Kapoor et Sanjay Dutt se glissent dans la peau d’hommes corrompus et extrêmes. Si le Rauf Lala de Rishi est odieux et sans cœur, c’est surtout le Kancha de Sanjay qui a été une pure révélation pour le public. Un retour à une physicalité qui dérange, à des mimiques proches des vilains cartoonesques d’autrefois. Géant, chauve, rire reconnaissable. Un mal qu’on a du mal à regarder droit dans les yeux, ce qui fait naître auprès du public un dégoût profond : il faut l’arrêter à tout prix.
Dans le même style, on peut penser à Ranveer Singh et son interprétation d’Alauddin Khilji du film Padmaavat (2018). Tout chez lui est volontairement exagéré, répugnant. L’acteur est méconnaissable, volontairement déshumanisé. Ranveer expliquait d'ailleurs à Huffington Post India : “Quand vous êtes une mauvaise personne, vous êtes libre de faire de nombreuses choses. Un roi noble a des limites, mais ces limites étaient bien plus éloignées pour Khilji.”
Le public aime voir Khilji ou Kancha car ils agissent sans filtre social, contrairement au héros qui doit toujours être moralement correct. Souvent, l'antagoniste est d’ailleurs ce que le héros pourrait devenir s'il lâchait prise. Dans Ek Villain (2014), Riteish Deshmukh joue un homme frustré par sa vie quotidienne qui se venge sur des femmes innocentes. Il n'est pas un génie du mal, c'est un homme ordinaire qui explose. Cela crée un contraste avec l'anti-héros Guru (Sidharth Malhotra) qui, lui, canalise sa violence.
Incarner le mal, c’est aussi une opportunité essentielle pour rebooster une carrière. Pour Rishi Kapoor, alors bloqué dans des rôles de papa, Agneepath lui a permis d'explorer un côté noir et froid qu'il n'avait jamais montré jusqu’ici. Résultat ? Plusieurs nominations et prix du meilleur rôle négatif. Surtout, de nombreux projets futurs avec des rôles majeurs, de Mulk à D-Day en passant par Rajma Chawal ou The Body. C’est aussi une nouvelle porte d'entrée pour des débutants : Tahir Raj Bhasin (Mardaani, 2014), Jim Sarbh (Neerja, 2016) ou Vishal Jethwa (Mardaani 2, 2019) ont démarré leur carrière par des rôles difficiles, cruels, qui montrent ainsi ce dont ils sont capables.
Ces méchants ne sont plus seulement riches et corrompus, ils ont de vrais “boulots de méchants", ancrés dans une réalité sociétale. Dealer de drogue, trafiquant d’organes, terroriste, patriarcat extrême, dark web, trafic humain... Mieux, ils sont incarnés par des personnes proches, souvent invisibles au quotidien. Par exemple, dans Kahaani (2012), on découvre Bob Biswas. Un type lambda, un voisin, qui s'avère être un assassin glacial. Le mal est banalisé. Dans Haider (2014), l'antagoniste (Kay Kay Menon) est un oncle aimable mais traître. Ce n'est plus un monstre extérieur, c'est quelqu'un de proche. Le mal nous ressemble.
Nouvelle ère au cinéma : quand le protagoniste devient son propre ennemi.
Si les années 1990 explorent l'humain derrière le monstre au cinéma, les décennies suivantes vont transformer cette vulnérabilité en un charisme magnétique et invincible. Si l’on reprend un exemple avec Shahrukh Khan, son rôle emblématique dans Don ouvre la porte à un nouveau genre : le protagoniste-antagoniste. Don est un mafieux, il baigne dans l’illégalité, tue, vend de la drogue… Rien n’excuse son comportement (pas de passif traumatique, pas de vengeance personnelle). Pourtant, l’audience le soutient. Son génie, son égoïsme et même ses décisions sont acceptés par le public. Son arrogance est même divertissante. Ce qu’il incarne est assez puissant et fédérateur pour que le public souhaite sa victoire.
C'est ici que la bascule s'opère : Don n'est plus seulement compris, il est acclamé. Il est cool. Il n’a pas besoin, par exemple, d’être en colère contre le système à l’image du Vijay de Deewaar (1975). D’ailleurs, contrairement à la version du Don de 1978, où la loi triomphait, en faisant du criminel le grand vainqueur, le réalisateur Farhan Akhtar envoie un message clair avec sa version : être un criminel ne pose pas de problème, être mauvais n’est plus une déviance à corriger.
Les personnages principaux au cinéma sont maintenant des héros antagonistes (comme Don), des héros déchus (un personnage ayant subi un drame ou une injustice, comme Vijay dans Agneepath), ou encore des antagonistes tragiques (comme Beera, dans Raavan en 2010). Ce dernier enlève effectivement une femme, mais le film lui donne tant d’humanité et de douleur qu’il deviens le héros de sa propre tragédie. Le film de Mani Ratnam est d’ailleurs une réinvention moderne du Ramayana où les rôles s'inversent : le "démon" (Raavan/Beera) devient le personnage tragique et "Dieu" (Ram/le policier) devient froid et sans pitié.).
La sympathie que cela évoque chez le spectateur rend parfois très floue la limite entre le bien et le mal. Désormais, c’est simple : pour vaincre l’ennemi, il faut être pire que lui ou mieux, devenir comme lui. Un exemple parfait qui évoque ces éléments de façon combinée, c’est le film Badlapur (2015) de Sriram Raghavan. Le récit opère un glissement moral total, brouillant les pistes entre victime et bourreau. En d’autres termes, il pose la question suivante : "Si tu passes 15 ans à chasser un monstre, ne deviens-tu pas le monstre toi-même ?". Raghu (Varun Dhawan) est d’abord une victime qui tente de se faire justice lui-même. Cependant, sa haine est telle qu’il devient celui qu’il déteste, et n'hésite pas à sacrifier des innocents dans sa quête. Il devient même pire que le méchant de l’histoire Laik (Nawazuddin Siddiqui), qui finit par paraître presque plus humain dans sa chute. En démarrant par un héros qui a soif de vengeance, un schéma classique au cinéma indien, Sriram Raghavan y ajoute une dose de réalisme qui empêche de glorifier les actions de Raghu. Mieux, il vide le héros de toute substance morale.
Ainsi, si d’un côté, il est possible d’avoir les protagonistes-antagonistes purs et durs comme Don (un mafieu qui aime sa vie, s’en amuse et n’a aucun remord), il est aussi possible d’avoir un héros déchu devenu antagoniste qui, malgré sa vengeance, a tout perdu, y compris son âme.
Vers une toxicité décomplexée : le triomphe du mâle alpha.
Ces succès indiquent aussi une frustration sociale auprès du public. Si des personnages comme Don ou Raghu sont applaudis, c'est peut-être parce qu'ils ne croient plus en l'efficacité des institutions. Devenir méchant est la seule façon de faire le job de manière efficace et radicale, là où un héros traditionnel aurait échoué par excès de moralité.
Le succès récent de Dhurandhar renforce aussi cette tendance, qui n’est pas prête de s’arrêter. Un soldat sous couverture au Pakistan va faire tout ce qui est nécessaire pour démanteler un réseau terroriste. Les mauvaises actions sont ici justifiées sous couvert de nationalisme, mais aussi de “faits réels” (on floute la limite entre réalité et fiction pour mieux accepter la violence). L’audience accepte donc les décisions du héros, car elles sont prises pour protéger la nation contre le danger que représente le pays voisin. C’est le troisième plus grand succès commercial du cinéma hindi et penser qu’il n’aura aucune influence sur le public est extrêmement naïf.
Heureusement, il existe encore un cinéma plus intelligent et subtil. Si on sort de l’industrie cinématographique hindi, le film malayalam Thudarum (2025) de Tharun Moorthy explore subtilement cette complexité entre bon et mauvais à travers la figure du père, incarné par Mohanlal. Dans une situation extraordinaire, il n’omet pas les conséquences qui rattrapent le personnage de Benz à la fin du récit, rappelant ainsi que son histoire a pour objectif d’explorer la psychologie de son personnage, pas de valider ses actions. Cette simple nuance vient poser une question cruciale vis-à-vis des derniers gros succès au cinéma indien, comme Kabir Singh ou encore Animal : où s'arrête l'art et où commence la glorification ?
Avec Animal (2024), Sandeep Reddy Vanga livre une œuvre qui cartonne au box office, mais dont le message véhiculé pose problème. Sous couvert de vengeance, Animal met en avant Rannvijay, un personnage hyper-masculin, particulièrement problématique et pourtant très apprécié par le public. Est-ce que le succès de ce film vient valider son idéologie ? Quand on décrypte davantage le personnage de Ranbir Kapoor, on réalise qu’il absorbe tous les codes du méchants : misogynie décomplexée, brutalité sauvage et rejet total de la loi. Ce succès remet en question la responsabilité des cinéastes, mais révèle aussi ce que cherche le public au cinéma : ils ne veulent plus voir le mal vaincu, mais il cherche plutôt une forme de catharsis interdite. Ici, le méchant n'a même plus besoin d'être puni, car dans l'esprit d'une partie de l'audience, sa victoire est celle d'une virilité restaurée face à un monde jugé trop politiquement correct.
Rannvijay est l'aboutissement toxique de l’évolution des antagonistes au cinéma indien : il possède l'obsession d’un Shahrukh Khan dans Darr, mais avec la puissance de feu et l'impunité d'un Mogambo. Mieux, il incarne aussi une esthétique physique à part. La "méchanceté" est désormais sexy. Attrayante.
L’évolution de cette tendance fait écho au retour annoncé du King Khan en 2026 dans le rôle d’un assassin vengeur, surtout après les succès des films Jawan et Pathaan, dans lesquels il incarnait le sauveur et héros patriotique.
Il explique à propos de son personnage : “J’avais le sentiment que si le film ne proposait rien d’intéressant, le héros se contenterait d’arriver, de chanter deux chansons, de faire deux combats et de disparaître sur le même plan. (...) Il est profondément mauvais, il tue sans même se poser de questions. (...) Je pense qu’il est important que des acteurs comme moi interprètent des rôles variés et c’est ce que j’essaye de faire en ce moment.” Néanmoins, conscient de son influence, il ajoute : “Maintenant, dire que c’est un méchant ou pas, ce n’est pas aussi simple. C’est un personnage sombre, avec ses zones de gris. J’espère que vous l'apprécierez, mais ça ne veut pas dire que vous devez faire comme lui.” Est-il possible d'incarner un tueur séduisant et impitoyable sans que le public y voit une validation de la violence ? C’est tout le paradoxe du cinéma indien de demain : offrir le frisson de la transgression tout en espérant que le spectateur saura garder ses distances.
Conclusion
En voulant rendre les personnages principaux enclins à faire du mal à autrui, le cinéma indien n'est-il pas en train de rendre la toxicité héroïque ? Résultat : nous sommes passés de la volonté de comprendre le méchant à celle d’adhérer aveuglément à sa violence. Du tyran à vaincre à l’alpha toxique à applaudir. L’industrie a trouvé une recette commerciale infaillible : offrir au public une liberté narrative que la morale du héros traditionnel ne permet pas.
Mais alors, est-ce le cinéma qui influence la société, ou est-ce qu’il reflète un désir déjà existant auprès du public, prêt à abandonner ses valeurs pour une justice personnelle et immorale ?
Si ces personnages principaux extrêmement violents plaisent autant désormais, c'est peut-être parce qu’ils incarnent un fantasme collectif. Ils font tout ce qui est normalement interdit, ce qui est même impardonnable. Reste à savoir si, à force de célébrer des “méchants”, nous ne finirons pas par oublier à quoi ressemble un véritable héros…
