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Pourquoi Saawariya est-il le film mal-aimé de Sanjay Leela Bhansali ?

17 février 2026
Saawariya Sanjay Leela Bhansali
Saawariya est sans doute le métrage le plus décrié de la carrière de Sanjay Leela Bhansali, à la fois échec commercial et cible de critiques acerbes. Pourtant, il concentre aussi, de manière presque radicale, certaines de ses intuitions les plus audacieuses, tant esthétiques que narratives. C’est un film-charnière qui lance l’héritier Ranbir Kapoor, tente une adaptation très libre de Dostoïevski et assume un univers onirique islamicate qui, avec le recul, annonce une partie des travaux du Bhansali des années 2010.

Un accueil critique glacial

À sa sortie en novembre 2007, Saawariya est présenté par la presse comme une déception, voire comme un accident industriel, surtout après l’accueil dithyrambique de Black (2005) qui avait installé Sanjay Leela Bhansali au rang d’auteur du cinéma hindi. Le film est qualifié de flop au box-office, avec des recettes mondiales d’environ 39 crores de roupies pour un budget estimé à 45 crores, ce qui l’enterre très vite dans la catégorie des échecs cuisants.(1)

Les critiques reprochent essentiellement trois choses à l’oeuvre :
- Un scénario jugé mince et répétitif, qui tourne en rond autour des mêmes lieux et des mêmes dialogues, sans progression dramatique nette. (2) - Un rythme languissant, où la luxuriance visuelle semble se substituer à la narration, donnant l’impression d’un film qui contemple ses propres décors plutôt que d’explorer ses personnages. (3)
- Une inadéquation entre le marketing (Hollywood backing, premiers rôles d’enfants de la balle, promesse de romance grand public) et la réalité : un mélodrame introspectif et quasi-théâtral, plus proche de la rêverie que du divertissement mainstream. (4)

Le verdict est alors sans appel : autour de 38% de critiques positives sur Rotten Tomatoes, une moyenne de 5/10 avec un consensus qui souligne la beauté plastique mais fustige l’ennui et la vacuité perçue du récit. La critique de la BBC parle d’un « beautifully crafted bore », résumant parfaitement ce paradoxe : le plaisir de l’œil ne compense pas, pour beaucoup, la frustration narrative.

Un échec industriel, un geste esthétique

Sur le plan économique, Saawariya est un avertissement cinglant adressé à toute une industrie qui croyait avoir trouvé, avec l’association entre Sanjay Leela Bhansali et Sony, la formule du Bollywood global. C’est l’un des premiers films indiens distribués en Amérique du Nord par un grand studio hollywoodien, projeté comme un produit de prestige transnational… et qui échoue à séduire à la fois le public domestique et la diaspora. (5)

Les chiffres sont cruellement révélateurs : le métrage totalise environ 20 à 21 crores de roupies nets en Inde pour près de 29 à 30 crores bruts, et un peu plus de 10 crores à l’international, loin des attentes pour une superproduction estampillée du réalisateur du grand Devdas (2002). À l’étranger, il reste cantonné à un box-office de niche, avec moins d’un million de dollars sur le territoire nord-américain et une exploitation limitée. (6) Pourtant, le geste esthétique est cohérent : Sanjay Leela Bhansali assume une oeuvre presque entièrement tournée en studio, dans une ville fictive saturée de bleus, de brumes et d’enseignes, qui refuse les codes réalistes du Bombay film pour se rapprocher du conte, du décor de théâtre et de la peinture. Le problème, c’est qu’en 2007, cette radicalité visuelle survient à un moment où Bollywood bascule vers un réalisme urbain plus sec et où la sentimentalité stylisée de Saawariya semble démodée au moment même de sa sortie. (7)

Le lancement de Ranbir Kapoor

Si le métrage est à ce point dénigré, sa postérité est en revanche indissociable de la naissance publique de Ranbir Kapoor. Saawariya marque effectivement ses débuts en tête d’affiche - tout comme ceux de la jeune Sonam Kapoor - et lui vaut le Filmfare Award du Meilleur Espoir Masculin. Dans un film dont on reproche l’immobilisme, la figure de Ranbir Raj devient paradoxalement le principal moteur : un flâneur, musicien et clown romantique, dont la sincérité désarmante tranche avec l’ironie distanciée des héros de l’époque. (8)

La fameuse scène de la serviette, devenue depuis un meme et un véritable moment de pop culture, cristallise ce lancement : Sanjay Leela Bhansali fabrique littéralement le corps-star de Ranbir, entre tradition (héritier de la dynastie Kapoor et de son illustre grand-père Raj) et nouvelle sensibilité masculine plus vulnérable, plus enfantine. Ranbir Kapoor hérite là d’un personnage de rêveur mélancolique qu’il retravaillera ensuite, sous des formes plus complexes avec des propositions telles que Wake Up Sid (2009) ou Rockstar (2011), comme si Saawariya en était le brouillon naïf et assumé.

Face à lui, Sonam Kapoor apparaît davantage en figure fuyante qu’en protagoniste pleinement écrit, ce que plusieurs analyses pointent comme une faiblesse de l’adaptation : Sakina est moins un personnage qu’un objet de désir, un mirage obstiné qui incarne l’inaccessibilité de l’amour. Or, cette fragilité du personnage féminin, jugée comme un défaut de construction à l’époque, peut aussi se lire comme une traduction de l’obsession du héros dostoïevskien pour un idéal insaisissable. (9)

Une bande-originale comme colonne vertébrale

Si quelque chose fait consensus, même chez les détracteurs, c’est la qualité de la musique du film. La bande-originale composée par Monty Sharma reçoit des éloges pour sa richesse mélodique, ses orchestrations luxuriantes et son inscription dans une tradition de ghazals et de qawwalis romantiques revisités. (10)

Les chansons comme « Jab Se Tere Naina », qui vaut à son interprète Shaan le Filmfare du Meilleur Chanteur, ou « Yoon Shabnami » et « Masha-Allah », structurent la narration plus encore que le dialogue. Elles servent d’espaces d’intériorité où le film se donne vraiment à sentir : la répétition des motifs musicaux accompagne l’attente, le ressassement, le refus du réel qui caractérisent Ranbir Raj. (11) On peut reprocher au film son opéra permanent, son refus de la moindre respiration non-musicale. Mais c’est précisément cette logique quasi-lyrique qui en fait un objet unique dans la filmographie de Bhansali. Ici, la bande-originale n’est pas un agrément, elle est la condition même d’existence du récit, son tissu sensible, sa moelle épinière.

Une mise en scène onirique et islamicate

L’un des aspects les plus intéressants de Saawariya réside dans la manière dont le metteur en scène construit un espace onirique qui puise dans une iconographie islamicate héritée de classiques comme Mughal-e-Azam (1960) ou Pakeezah (1972). La ville anonyme, traversée de ponts, de minarets stylisés, de ruelles brumeuses et de balcons, fonctionne comme un palimpseste de la ville musulmane fantasmée par le cinéma hindi : ni Delhi, ni Lahore, mais un entre-deux suspendu. (12)(13)

Les éclairages bleutés, les voiles, la pluie, les lampadaires, les arches… Tout renvoie à une esthétique du désir inassouvi, proche des chambres closes de Pakeezah au sein desquelles la courtisane n’accède jamais vraiment au dehors. Les chansons dansées sur des décors de cour intérieure, les silhouettes en ombres chinoises, la stylisation des costumes, évoquent aussi le faste baroque de Mughal-e-Azam, mais filtré par une palette resserrée et quasi monochrome. (14)

Ce choix n’est pas purement décoratif : il place la romance dans un espace déjà codé comme mélodrame islamicate par l’histoire du cinéma indien, avec son rapport spécifique à la chasteté, à l’attente, à la frustration, aux rencontres nocturnes sous la pluie ou derrière des moucharabiehs. Saawariya ne raconte pas seulement une histoire d’amour : il rejoue en miniature la nostalgie d’un monde cinématographique en train de disparaître, celui des studios et des cités imaginaires façonnées pour l’utopie romanesque.
b Dostoïevski à Bollywood : les Nuits Blanches réinventé

Au cœur du projet, il y a Dostoïevski. Saawariya est en effet une adaptation de la nouvelle Les Nuits blanches, l’histoire d’un rêveur solitaire qui tombe amoureux d’une jeune femme déjà promise à un autre, au cours de quelques nuits dans une ville pétersbourgeoise saturée de mélancolie. Le film reprend la structure de la rencontre répétée, la temporalité resserrée sur quelques nuitées et le motif de l’amour unilatéral comme apprentissage de la perte.

Sanjay Leela Bhansali ne cherche pas la fidélité littérale mais propose davantage une adaptation spirituelle. Il transpose la psyché du rêveur dostoïevskien dans un univers filmique où l’extérieur est déjà mental, où la ville reflète directement l’état du protagoniste. Les décors de studio, loin d’être un simple caprice esthétique, traduisent la claustration sentimentale, l’enclavement affectif du personnage : Ranbir Raj ne vit que dans ce monde bleu, clos, saturé de musique, comme le narrateur des Nuits Blanches n’existe que dans ses promenades nocturnes et ses fantasmes.

Là où le film est déprécié, c’est qu’il psychanalyse peu au sens classique : on est moins dans le monologue intérieur que dans une extériorisation des états d’âme via la lumière, les mélodies et les motifs visuels. Pour qui attend une adaptation charpentée autour de dialogues introspectifs ou de conflits moraux, Saawariya peut paraître superficiel. Pour qui accepte l’idée que la mélancolie de l’ouvrage original soit traduite en pur artifice, le métrage devient au contraire une sorte de poème visuel, parfois naïf, souvent sincère.

Un film mal-aimé, mais pas mineur

Plus de 15 ans après sa sortie, Saawariya continue de susciter des relectures qui y voient un tournant, voire un laboratoire pour le Bhansali à venir. La démesure contrôlée des décors, le goût pour la stylisation picturale, la place centrale de la musique, la fusion de références classiques indo-musulmanes avec une dramaturgie plus européenne annoncent, par touches, les expérimentations ultérieures du cinéaste.

Surtout, l'œuvre témoigne d’une confiance obstinée dans la puissance du studio, du décor construit, à une époque où le cinéma hindi court derrière le réalisme urbain et le naturalisme. C’est peut-être cela qui a rendu Saawariya si mal-aimé en 2007 : il arrivait trop tôt, trop frontalement, dans son refus du réel au profit du rêve. Aujourd’hui, revu à distance, il apparaît moins comme un caprice raté que comme une tentative trop pure, trop nue de faire de Bollywood un espace d’onirisme total, quitte à se couper de son époque.

Au fond, Saawariya est ce film qui échoue brillamment : il ne fonctionne ni comme romance populaire ni comme adaptation classique, mais il persiste, en souvenir, comme une série d’images, de mélodies et de nuits bleues qui continuent de hanter la cinéphilie, et d’interroger ce que peut être, encore, un mélodrame romantique à l’ère de l’ironie.

Saawariya sera projeté en exclusivité au cinéma Le Brady le jeudi 26 février 2026 à 20H30, dans le cadre du ciné-club Desi Kino.

Pour réserver vos places, direction la billetterie.

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
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