Critique de Mayilaa, le monde sur les épaules…
22 avril 2026

Le film est présenté sous l'égide de Pa. Ranjith, figure tutélaire du cinéma tamoul contemporain, dont les œuvres - Madras, Kabali - ont imposé une vision politique et sociale tranchante du sous-continent. Son adoubement n'est pas anodin : Mayilaa s'inscrit dans cette tradition d'un cinéma qui prend le pouls des marges sans jamais les condescendre.
Le pitch est d'une simplicité trompeuse. Mayilaa vend des nattes. Ou plutôt : elle tente de les vendre.
Car Mayilaa - portée avec une justesse bouleversante par P. Melodi Dorcas, révélée dans la série Suzhal : Le Vortex - est une femme qui ne sait pas vendre. Du moins, c'est ce que le monde autour d'elle semble lui répéter à chaque porte close, à chaque rebuffade, à chaque humiliation infligée avec la brutalité routinière que l'on réserve aux vendeurs ambulants, comme si l'exercice de leur métier était en soi une faute.
À ses côtés, sa fille Sudar - toute jeune V. Shudar Kodi, absolument adorable - parcourt le même chemin, les yeux grands ouverts sur un monde qui se révèle à elle par fragments. C'est ce double regard - celui, candide et interrogatif, de l'enfant ; celui, plus affligé et meurtri, de la mère - qui constitue le véritable moteur du récit. Deux façons de voir la même réalité, deux façons de l'encaisser.
Semmalar Annam fait le choix d'une esthétique naturaliste, presque documentaire, avec une colorimétrie ocre qui colle à la peau des personnages comme la chaleur du Tamil Nadu.
On pense parfois au cinéma de Payal Kapadia, ou à celui de Rima Das, avec cette façon de laisser la caméra respirer avec les corps, de ne pas chercher à embellir ce qui n'a pas à l'être. Le monde de Mayilaa est rude, les routes sont longues… et l'image le dit sans fard. Ce traitement visuel sert admirablement le propos : il s'agit d'un film sur la réalité des petits vendeurs, sur la violence - rarement spectaculaire, toujours sourde - avec laquelle ils sont traités. Une porte qui claque, un ton condescendant, une superstition brandie comme bouclier pour refuser d'acheter : autant de micro-violences qui s'accumulent et finissent par peser des tonnes.
Ce qui est particulièrement fin dans l'écriture de Mayilaa, c'est la façon dont Semmalar Annam fait de chaque tentative de vente une radiographie sociale. Les acheteuses potentielles - presque toutes des femmes - se heurtent elles aussi à des règles absurdes : superstitions tenaces, injonctions patriarcales, pressions familiales. Le lien transactionnel ne révèle pas simplement ici une fracture de classe : il expose un système phallocrate et par endroits féodal dans lequel les femmes, à tous les étages de la société, se retrouvent entravées. Mayilaa ne vend pas seulement des nattes ; elle se cogne contre les murs invisibles d'un ordre social qui la précède et la dépasse.
Et pourtant, quelque chose se déplace au fil du périple. La vente, acte trivial s'il en est, se charge progressivement d'une autre signification.
On ne vend plus seulement pour manger, pour survivre, pour boucler les fins de mois. On vend pour exister. Pour avoir le pouvoir de choisir, de décider, de ne plus demander la permission. L'émancipation prend ici la forme d'une natte vendue ou pas vendue, mais revendiquée.
Le métrage est traversé par une dimension plus souterraine, plus trouble, qui en constitue peut-être la couche la plus intéressante. Mayilaa porte sur son corps des cicatrices. Elles surgissent à travers l'image d'une déesse - séquence aussi troublante que saisissante - révélant des traumas non-dits, une douleur enfouie que le personnage ne s'autorise pas à nommer. Elle qui prend soin de faire soigner sa fille Sudar pour ses problèmes de somatisation - la constipation de l'enfant, signe discret mais éloquent d'un corps qui absorbe ce que la parole ne dit pas - s'accorde à elle-même un traitement de déni. Ce double standard, jamais explicité, jamais surligné, dit beaucoup sur la façon dont les femmes apprennent à hiérarchiser leurs douleurs, soit celles des autres avant les leurs.
P. Melodi Dorcas porte tout cela avec une sensibilité retenue remarquable. Il y a des actrices qui jouent, et des actrices qui habitent. Elle habite, sans le moindre doute.
Il faut néanmoins être honnête : Mayilaa n'est pas un film sans aspérités. Son second acte pèche par abstraction, et le récit tire en longueur au moment précis où il faudrait resserrer l'étau. Semmalar Annam, dont la sensibilité de cinéaste est indéniable, semble parfois hésiter entre le portrait intimiste et l'essai plus formel, et ces deux ambitions ne cohabitent pas toujours harmonieusement. Le métrage aurait gagné à être plus direct, moins contemplatif dans ses passages les moins inspirés.
C'est le revers d'un premier long métrage ambitieux : l'envie de tout dire peut parfois brouiller ce qu'on avait de plus précieux à raconter. Mais ces réserves ne ternissent pas l'essentiel. Car Mayilaa est au fond le récit d'une femme qui trouve sa voie et sa voix - les deux à la fois, dans le même mouvement.
En conclusion
Mayilaa est un film sur le self-respect, sur la dignité que l'on conquiert pas à pas, sur l'espoir qui résiste malgré les portes fermées, les pluies de mépris et les nuits sans vente. Semmalar Annam signe une première œuvre qui donne envie d'en voir la suite.
LA NOTE: 3,5/5
