Bolly&co Magazine

Critique de Made in Bangladesh, ce que nos étiquettes ne racontent pas…

16 avril 2026
Made in Bangladesh de Rubaiyat Hossain
Il y a une phrase que Rubaiyat Hossain aurait pu mettre en exergue dans son film, et qui dit tout de son ambition : regardez vos vêtements. Regardez cette petite étiquette cousue à l'intérieur, ces trois mots imprimés en minuscules - Made in Bangladesh - et demandez-vous ce qu'ils signifient vraiment. Pas en termes de géographie ou de logistique commerciale, mais en termes humains. En termes de vies. C'est exactement ce que fait ce troisième long-métrage de la cinéaste bangladaise, avec une rigueur et une tendresse qui forcent l'admiration.

Après Meherjaan et Under Construction (sorti en France sous le titre un peu mystérieux de Les Lauriers roses-rouges, et dont vous pouvez retrouver la critique sur notre site), Rubaiyat Hossain confirme avec Made in Bangladesh qu'elle est l'une des voix les plus singulières du cinéma sud-asiatique contemporain. Son film s'inspire directement de la catastrophe du Rana Plaza. En avril 2013, cet immeuble abritant plusieurs ateliers de confection s'effondrait à Dacca, ensevelissant sous ses décombres plus de 1130 travailleuses et travailleurs. Un désastre annoncé, dans un pays où les usines poussent sans permis, sans normes de sécurité, sans garde-fous d'aucune sorte - mais avec des délais de livraison impitoyables pour les grandes enseignes occidentales de la fast fashion. La cinéaste a enquêté pendant plus de deux ans pour écrire ce film, rencontrant ces femmes qui constituent 85% de la main-d'œuvre textile bangladaise - avant de tomber sur celle qui allait tout changer pour le projet.

Daliya Akhtar Dolly, la femme derrière le film



Son nom est Daliya Akhtar Dolly, et son histoire est à elle seule un film. Enfant, elle fuit son village à 11 ans pour échapper à un mariage forcé. Elle débarque à Dacca, trouve du travail dans une usine de confection du quartier de Rampura, où elle se retrouve dans les mêmes conditions d'exploitation que des dizaines de milliers d'autres femmes : salaires impayés, renvois arbitraires, horaires épuisants, bâtiments vétustes.

Mais en 2013, alors qu'elle a tout juste 21 ans, dans le sillage du drame du Rana Plaza et de la vague de colère qu'il a provoquée parmi les ouvrières, Daliya fait quelque chose d'extraordinaire : elle crée un syndicat. Une démarche qui, au Bangladesh, exige que 20% du personnel d'une usine signe une pétition - et déclenche quasi systématiquement représailles, menaces, licenciements et intimidations de la part de directions qui n'hésitent pas à recourir aux hommes de main des patrons ou aux relais politiques locaux. Daliya a tout connu de cet arsenal de la peur. Elle a reçu d'innombrables menaces écrites et verbales. On l'a arrêtée dans la rue la nuit. On a monté de faux dossiers contre elle. Parce qu'elle est une femme, on a cru qu'elle capitulerait. Or, elle n'a pas capitulé. Sur les 21 revendications portées par son syndicat, 17 ont finalement été satisfaites.

C'est en croisant sa route que Rubaiyat Hossain a compris qu'elle tenait son métrage. Dès 2016, Daliya Akhtar Dolly a rejoint l'équipe du tournage, contribuant à l'écriture et à la production pour garantir l'authenticité du récit. Ce n'est pas anodin : Made in Bangladesh n'est pas un film sur ces femmes, il est fait avec elles. Et ça change tout à la façon dont on le regarde.

Shimu, figure fictive d'un combat universel



Shimu (Reekita Nondine Shimu) a 23 ans. Elle coud jusqu'à 1650 t-shirts par jour pour un salaire mensuel qui représente à peine le prix de deux ou trois de ces mêmes t-shirts dans un magasin européen. Son mari est au chômage. Elle est le pilier économique du foyer et pourtant, dans la hiérarchie domestique comme à l'usine, elle n'est rien. Jusqu'au jour où un incendie dans l'atelier, une collègue morte dans les flammes et la rencontre avec une militante d'ONG (Shahana Goswami, sobre et lumineuse) vont faire basculer sa conscience. Ce moment de réveil, ce passage de la résignation à la résistance, est le vrai sujet de l'œuvre. Shimu n'est pas une martyre. Elle n'est pas présentée comme une victime à plaindre. Elle est une femme qui décide. Et c'est cela, précisément, qui rend Made in Bangladesh si puissant et si différent d'un film à thèse ordinaire.

Car Rubaiyat Hossain refuse absolument le misérabilisme. Sa caméra est brute, immersive, parfois d'une intimité presque inconfortable - mais elle ne s'apitoie jamais. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas l'état de ses personnages, c'est leur mouvement pour en sortir. La cinéaste l'a dit elle-même : pour elle, ces femmes ne sont pas des victimes, elles sont des agentes du changement. Et le métrage en témoigne à chaque plan. Il y a quelque chose de profondément politique dans ce choix de cadrer des corps qui agissent plutôt que des corps qui souffrent. La souffrance est là, bien sûr. Mais elle n'est jamais le terminus du regard.

Ce refus du poverty porn se lit aussi dans la façon dont Rubaiyat Hossain utilise la couleur, soutenue par le travail fin de sa directrice photo, Sabine Lancelin.

Les saree des ouvrières irradient dans les couloirs sombres de l'usine et les ruelles bruyantes de Dacca. Ces femmes portent sur elles la beauté des tissus qu'elles fabriquent pour d'autres, et la réalisatrice en fait un symbole visuel saisissant : la richesse qu'elles produisent ne leur appartient jamais. Jusqu'à ce qu'elles décident, ensemble, de réclamer leur part. La scène de danse, en plein milieu du film, est à cet égard un moment de grâce pure - une parenthèse de joie collective qui rend d'autant plus tranchant ce qui suit.

Made in Bangladesh s'inscrit dans la longue et belle lignée des films sur le syndicalisme ouvrier, et la référence à Norma Rae - cette Norma Rae contemporaine bangladaise - n'est pas usurpée. Mais là où le classique de Martin Ritt se déroulait dans une Amérique du Nord des années 1970 où les droits syndicaux existaient au moins sur le papier, Shimu se bat dans un système où simplement enregistrer un syndicat relève d'un parcours kafkaïen, semé d'embûches administratives, de pots-de-vin implicites, de dossiers pourrissant dans des ministères délabrés. Le combat de Shimu, qui semblerait ailleurs une simple formalité, acquiert ici des proportions presque épiques - et c'est toute la lucidité politique du métrage que de montrer ce que signifie, concrètement, essayer d'exercer un droit dans un pays où ce droit n'existe que dans les textes.

Face à cette montagne d'obstacles - le veto du mari, la méfiance des collègues, la corruption de l'administration, la brutalité froide de la direction, Reekita Nondine Shimu livre une performance d'une force et d'une vulnérabilité rares. On l'avait déjà vue dans Under Construction, où elle avait su habiter avec justesse un tout autre registre. Ici, elle porte le film entier sur ses épaules de façon admirable. Sa victoire au prix de la Meilleure Actrice au Festival du Film International de Saint-Jean-de-Luz n'avait rien d'une surprise pour ceux qui avaient pu la découvrir dans les festivals qui ont accueilli le métrage - Toronto, Lucerne, Londres ou encore Turin. C'est une interprète qui mérite désormais d'être connue bien au-delà du sous-continent indien.

À ses côtés, Shahana Goswami - qui signe elle aussi sa deuxième collaboration avec Rubaiyat - incarne avec une discrétion précieuse ce personnage de catalyseur, cette femme qui aide Shimu à nommer ce qu'elle ressent, à conscientiser l'anormalité de sa condition. Elle n'est pas là pour voler la vedette, mais pour allumer l'étincelle. La comédienne indienne, toujours d'une justesse irréprochable, fait beaucoup avec peu.

En conclusion



Made in Bangladesh est un film nécessaire - mais il n'est pas que cela, et c'est important de le souligner. Il n'est pas qu'un film-dossier, qu'un manifeste illustré, qu'un cours d'économie politique avec des sous-titres. C'est un film habité, incarné, traversé par une énergie féminine collective qui ne ressemble à rien d'autre dans la production cinématographique bangladaise.

Coproduction entre le Bangladesh, la France, le Danemark et le Portugal, il dit en 95 minutes des choses essentielles sur une société déchirée entre modernité et archaïsmes, entre l'émancipation économique que le travail industriel offre aux femmes et les carcans patriarcaux qui persistent à la maison, dans la rue, dans les couloirs du pouvoir. Il ne fera pas plaisir à ceux qui préfèrent ne pas savoir. Il ne consolera pas ceux qui aimeraient que tout aille bien dans le meilleur des mondes de la mondialisation. Mais pour les autres - c'est-à-dire pour vous, fidèles de Desi Kino -, c'est exactement le genre de film pour lequel on va au cinéma.

Nous vous donnons rendez-vous le jeudi 23 avril prochain au cinéma Le Brady pour le découvrir. La billetterie est ouverte.
LA NOTE: 4/5

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?