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Critique de Victoria, l’écho du monde dans une vie ordinaire…

21 avril 2026
Festival des cinémas indiens de Toulouse film malayalam Victoria
C'est avec une poignée de films indiens soigneusement sélectionnés que le Festival des Cinémas Indiens de Toulouse continue, année après année, de faire un travail de passeur précieux. Et parmi les séances de ce jeudi 23 avril,Victoria s'imposait comme l'une des plus attendues. Autant dire qu’on comprend pourquoi en moins de dix minutes de bobine.

Dès son ouverture, Victoria pose les termes d'un contrat esthétique et narratif d'une clarté désarmante.

Une esthéticienne, le sourire discret de Meenakshi Jayan, entre dans son salon de beauté d'une banlieue du Kerala. Dans ses bras, un coq - confié par une voisine le temps d'une journée, avant que la bête ne soit sacrifiée lors d'une fête religieuse. Ce postulat volontairement grotesque, presque absurde, n'est pourtant que le début d'une allégorie d'une redoutable subtilité : le coq, cette créature qui prend de la place, qui chante sans qu'on le lui demande, qui impose sa présence dans un espace qui n'est pas le sien, devient progressivement le symbole de tout ce que Victoria porte en silence : le patriarcat, les attentes familiales, la vie qui déborde de partout.

C'est le premier long-métrage de Sivaranjini J., et c’est proprement stupéfiant. Docteure en design à l'Institut Indien de Bombay et diplômée du National Institute of Design d'Ahmedabad, la réalisatrice a développé le projet grâce au dispositif Women Empowerment Grant de la Kerala State Film Development Corporation. Un film né d'une aide publique engagée pour les femmes cinéastes, et dont chaque plan semble habité par la conscience de ce qu'il doit représenter.

À l'exception des plans d'ouverture et de fermeture, l'intégralité du métrage se déroule dans l'enceinte du salon de beauté, un espace à la fois sanctuaire et scène.

Sivaranjini transforme ce lieu en microcosme social d'une richesse étonnante. Les clientes qui défilent constituent un portrait kaléidoscopique de la société kéralaise : multiculturelle, traversée de différences de castes, de classes et de religions, parfois étouffante, et ce singulièrement pour les femmes. Le temps d'un soin du visage, pourtant, ces clivages s'effacent. Le salon devient un espace de libération de la parole, quel qu'en soit le registre : confidences intimes, frustrations conjugales, douleurs tues, joies du quotidien. Une sorte d'espace thérapeutique que Victoria accueille avec une bienveillance infinie, même lorsqu'elle se sent transparente - écoutée sans être vraiment vue, présente sans être vraiment là.

Une séquence s'impose en particulier : celle des collégiennes qui envahissent le salon et chantent ensemble, avec une liberté contagieuse. Dans leur insouciance revendicatrice, dans la clarté de leurs voix et de leurs convictions, c'est tout l'espoir d'une nouvelle génération de femmes indiennes qui surgit à l'écran : plus au clair sur leurs droits, plus libres dans l'expression de leurs désirs.

Ce qui frappe visuellement, c'est le travail d'Anand Ravi à la photographie.

Le directeur de la photographie a fait le choix de longs plans-séquences non interrompus qui, au-delà de créer du mouvement dans un espace unique, permettent d'accommoder le jeu spontané d'un casting majoritairement composé de nouvelles venues. La caméra portée, les reflets dans les miroirs et la coordination précise entre comédiens, cadre et son ont rendu le tournage physiquement exigeant, comme chorégraphier une danse, selon les mots de la réalisatrice elle-même.

Le résultat est en tout cas saisissant. On ne regarde pas Victoria de l'extérieur : on est avec elle, dans son salon trop petit, dans son crâne trop plein. La photographie d'Anand Ravi, distinguée par une mention spéciale du jury au Guwahati Asian Film Festival 2026, joue sur une lumière douce et naturaliste, des tons désaturés qui renforcent le côté terne et routinier de la journée de Victoria, sans jamais sombrer dans le misérabilisme.

Tout cela ne fonctionnerait cependant pas sans la prestation de Meenakshi Jayan, qui porte le film sur ses épaules de façon tout à fait bouleversante.

Victoria intériorise, se contient, encaisse. On perçoit son tumulte intérieur non par des éclats mais par de minuscules variations d'expression. Un regard qui dure une seconde de trop, une main qui hésite avant d'agir. Jayan laisse les émotions traverser son visage avant de les effacer, remplacées par l'impassibilité professionnelle de celle qui doit être là pour les autres. C'est un travail d'une précision et d'une justesse rares, qui a valu à l'actrice le Golden Goblet Award de la meilleure actrice au Festival International du Film de Shanghai 2025, une récompense largement méritée.

Victoria est aussi un métrage sur la gentillesse comme acte de résistance.

Sur le pouvoir du partage quand le monde ne semble pas enclin à vous le rendre. Le féminisme du film fonctionne comme un murmure caressant plutôt que comme un cri. Et c'est précisément sa force majeure.

En conclusion



Si Victoria fonctionne aussi bien, c'est parce que tout y est parfaitement aligné : une réalisatrice qui sait exactement ce qu'elle veut dire et comment le dire, une photographie qui traduit visuellement un état intérieur sans jamais se substituer au récit, et une actrice principale qui porte le film avec une sobriété désarmante.

Mais c'est peut-être surtout parce que Sivaranjini J. fait confiance à l'intelligence du spectateur. Elle n'explique pas, n'insiste pas, ne souligne pas. Elle montre une journée, des femmes, un coq encombrant… et laisse résonner tout le reste. Les thématiques sur la condition féminine, les rapports de classe, les dynamiques de domination dans la société indienne contemporaine s'imposent d'elles-mêmes, sans discours, par la simple force de l'observation. C'est la marque des grandes œuvres : celles qui parlent du particulier avec une telle précision qu'elles finissent par tout dire de l'universel.

Victoria a fait le tour d'un circuit international remarquable pour un premier film de 84 minutes : Séoul, Taïwan, Adelaïde ou encore Shanghai. Il arrive donc à Toulouse avec déjà la stature d'une œuvre qui compte.
LA NOTE: 4/5

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?