Critique de Les éléphants dans la brume, la grâce suprême d’un film nécessaire…
20 mai 2026

Et cela se ressent immédiatement : Les éléphants dans la brume est un film écrit autant qu’il est mis en scène, porté par une conscience aiguë du récit, de ses rythmes et de ses impacts.
La sélection du métrage dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes marque un moment historique : jamais auparavant un long-métrage népalais n’avait intégré la sélection officielle. En lice pour la Caméra d’Or et la Queer Palm, le film s’inscrit dans la continuité d’un parcours déjà salué puisque Lori, son court-métrage, avait été sélectionné en 2022 à la Cinéfondation pour la Palme d’Or du court-métrage. Mais ici, l’ambition est tout autre : il ne s’agit plus seulement de raconter une histoire, mais de redéfinir un regard.
Coproduit entre le Népal, la France ou encore le Brésil, Les éléphants dans la brume témoigne d’un équilibre rare entre ancrage local et circulation internationale des récits. Ce maillage de production ne dilue toutefois jamais le propos : il lui offre au contraire une portée plus vaste, à la mesure de son sujet.
Le métrage s’attache à la communauté kinnar népalaise, souvent rapprochée des hijras en Inde, et en explore les contradictions fondamentales.
Ces femmes sont à la fois investies d’un pouvoir sacré - celui de bénir, de favoriser la fertilité, de soigner - et simultanément reléguées à une marginalité sociale brutale.
C’est dans cet entre-deux que se déploie le personnage de Pirati, incarnée par Pushpa Thing Lama qui livre une performance d’une intensité remarquable. Pirati est une figure profondément ambivalente : elle embrasse pleinement son identité kinnar tout en aspirant à une autre vie, plus ordinaire, auprès de l’homme qu’elle aime. En prenant sous son aile plusieurs jeunes membres de la communauté - dont Apsara, interprétée par Aliz Ghimire, et Joon - elle devient à la fois mère de substitution, guide et figure de résistance.
Aliz Ghimire, dans le rôle d’Apsara, impressionne par la délicatesse de son jeu, tout en retenue et en intériorité, donnant à son personnage une profondeur silencieuse particulièrement touchante. À ses côtés, l’interprète de Joon livre une performance tout aussi bouleversante, marquée par une intensité émotionnelle à fleur de peau. Une partie du casting étant issue directement de la communauté kinnar, le métrage gagne en vérité ce qu’il aurait pu perdre en maîtrise académique. Les interactions semblent vécues plutôt que jouées, les silences sont habités, les gestes portent une mémoire.
Mais c’est sans doute dans sa mise en scène que l'œuvre révèle le plus clairement la singularité d’Abinash Bikram Shah.
Son passé de scénariste affleure dans chaque séquence : il sait capter les trajectoires humaines avec une grande sagacité, faire émerger l’émotion sans jamais la forcer, construire des situations qui résonnent longtemps après leur résolution apparente. Cette intelligence du récit se double d’un travail de direction d’acteurs d’une précision remarquable.
Abinash Bikram Shah privilégie une mise en scène au plus près des corps et des visages. Les plans serrés abondent, non pas comme un effet de style, mais comme une nécessité : saisir l’infime, capter les tremblements, les regards, les micro-expressions qui disent autant - sinon plus - que les dialogues. La caméra s’attarde, insiste parfois, mais sans jamais être intrusive. Elle accompagne, elle écoute. Elle donne à voir des émotions à l’état brut, dans toute leur complexité et leur ambivalence.
Ce travail est magnifié par la photographie de Néo Bach, dont l’image granuleuse et texturée confère au film une réalité quasi tactile. Ensemble, mise en scène et photographie composent un langage visuel d’une grande cohérence, où chaque plan semble pensé comme un espace de tension entre l’intime et le militant. Certains cadres, d’une puissance symbolique saisissante, évoquent presque la peinture, tant ils condensent en une image des strates aux sens multiples.
Le titre du film lui-même agit comme une clé de lecture à la fois poétique et politique. Les éléphants avancent dans la brume comme les personnages avancent dans une société qui les rend indistincts, relégués à une forme d’invisibilité sociale.
Cette brume n’est pas seulement atmosphérique : elle devient métaphore d’un système qui brouille les identités, qui empêche de voir pleinement celles et ceux qui y existent pourtant bel et bien.
La forêt, quant à elle, se déploie comme un espace profondément ambivalent : à la fois refuge pour celles qui vivent en marge, et territoire d’incertitude, voire de danger. Elle incarne ce lieu liminal où la communauté kinnar peut exister hors du regard normatif, mais au prix d’une forme d’isolement. À travers cette allégorie, le cinéaste donne à voir avec subtilité ce que signifie être visible sans être reconnu, exister sans être pleinement intégré - une condition que le métrage ne cesse d’explorer avec une justesse admirable.
Car c’est là l’un des plus grands mérites de l'œuvre : éviter le piège du misérabilisme. Les éléphants dans la brume aurait pu céder à une forme de pathos appuyé en instrumentalisant la souffrance de ses personnages. Il n’en est pourtant rien. La rudesse des situations est montrée sans filtre, la violence systémique est palpable, mais jamais la caméra ne réduit ses protagonistes à leur douleur. Elle les filme avec une dignité constante, presque revendicatrice. Aussi, la mise en scène regorge d’idées visuelles fortes, parfois frôlant l’onirisme, qui élèvent le film au-delà du simple réalisme social. Certains plans, d’une puissance symbolique rare, convoquent une dimension quasi mythologique, comme si ces existences marginalisées accédaient enfin à une forme de monumentalité.
La projection cannoise à la salle Debussy a été marquée par une émotion palpable et partagée.
Les comédiennes - qui portent en elles les réalités racontées à l’écran - en larmes après la séance, ont donné à voir ce que représente véritablement ce film : non seulement une œuvre de cinéma, mais un acte de reconnaissance. Les éléphants dans la brume dresse le portrait d’une société fracturée, où les identités LGBTQIA+ existent sans jamais être pleinement intégrées. Mais au-delà du constat, le métrage affirme une vitalité, une résistance, une capacité à aimer et à rêver qui refuse toute assignation.
Et puis, il y a cette séquence finale. D’une puissance rare, presque vertigineuse, qui vient cristalliser tout ce que le film a patiemment construit. Par la grâce d’une mise en scène d’une précision remarquable et d’une charge émotionnelle fulgurante, elle atteint une forme d’ampleur absolument époustouflante.
En conclusion
C’est dans cet instant que le geste artistique d’Abinash Bikram Shah prend toute sa mesure : celui d’un cinéaste qui, dès son premier long-métrage, prouve qu’il sait non seulement raconter des histoires, mais leur donner une incarnation visuelle et émotionnelle d’une intensité singulière.
LA NOTE: 4,5/5
