Bolly&co Magazine

Le Népal à Cannes : l'éveil d'un cinéma discret…

18 mai 2026
Festival de Cannes Népal Les Éléphants dans la brume
Cette année, le Festival de Cannes écrit une petite page d'histoire. Les Éléphants dans la brume, premier long-métrage du réalisateur népalais Abinash Bikram Shah, a été sélectionné dans la section Un Certain Regard de la 79ème édition du festival, où il concourt pour la Caméra d'Or. C'est la première fois dans l'histoire du festival qu'un long-métrage népalais accède à la sélection officielle, un exploit qui ne relève pas du hasard mais de toute une trajectoire, celle d'un cinéma national qui, lentement mais sûrement, s'impose sur la scène internationale.

Brève histoire d'un cinéma en mutation

Le cinéma népalais, souvent désigné sous l'appellation de Kollywood (contraction de Katmandou et Hollywood, à ne pas confondre avec l’industrie tamoule du même nom), a pris naissance en 1951 avec Satya Harishchandra, premier film en langue népalaise produit depuis Calcutta par D.B. Pariyar. Il faudra attendre 1964 pour que la première production réalisée sur le sol népalais voie le jour : Aama, alors financée par le gouvernement. En 1971, l'État crée la Royal Nepal Film Corporation, première structure institutionnelle d'une industrie encore embryonnaire.

Les décennies suivantes voient l'émergence d'une scène populaire florissante, portée par des figures comme Bhuwan KC et Tripti Nadakar, que le public surnomme le « couple d'or » du cinéma népalais. Mais l'insurrection maoïste de la fin des années 1990 porte un coup sévère à l'industrie : de nombreuses salles ferment, les tournages se raréfient, les talents s'expatrient. Le secteur ne se redresse véritablement qu'à partir de 2006, à la faveur de la stabilisation politique et grâce à l'essor du numérique.

C'est dans cette période de renouveau que naît une nouvelle génération de cinéastes, moins soucieux de séduire le marché domestique que d'explorer la société népalaise dans toute sa complexité. Des films comme Talakjung vs Tulke (2014) ou Seto Surya (2016) reçoivent des accueils enthousiastes en festival, et une poignée de métrages commencent à circuler hors des frontières. En 2012, Highway de Deepak Rauniyar est ainsi le premier film népalais à être projeté à la Berlinale, ouvrant une brèche que son compatriote Min Bahadur Bham va élargir. En 2015, Kalo Pothi remporte le prix Fedeora à la Semaine de la Critique de Venise et devient la candidature officielle du Népal aux Oscars. Puis, en 2024, Shambhala franchit une nouvelle étape, devenant le premier film népalais - et le premier film sud-asiatique depuis trente ans - à concourir en compétition principale à la Berlinale. Ces percées restent néanmoins ponctuelles : le cinéma népalais, malgré ses ambitions croissantes, peine encore à s'imposer durablement dans les circuits de distribution internationaux.

Les Éléphants dans la brume : naissance d'un film

Le projet est né de façon assez inattendue, pendant les confinements liés à la pandémie de Covid-19. Abinash Bikram Shah se retrouve à surfer sur TikTok et tombe sur des vidéos postées par des kinnars - membres d'une ancienne communauté de troisième genre au Népal - qui dansent et plaisantent avec une joie désarmante, malgré des commentaires souvent véhéments. « Ça m'a vraiment frappé », confie-t-il à Variety. « Je ne savais pas ce qui les poussait à continuer à poster ces vidéos, même quand les gens laissaient des commentaires si haineux. » Cette contradiction entre hostilité publique et résilience privée devient le premier souffle du métrage.

L'histoire suit Pirati, matriarche d'une communauté kinnar dans un village népalais cerné par une forêt peuplée d'éléphants sauvages. Tiraillée entre l'envie de s'enfuir avec l'homme qu'elle aime et celle de rester pour retrouver une jeune femme de sa communauté disparue, elle doit choisir entre désir de liberté et responsabilité collective. Le film est une coproduction internationale portant entre le Népal, la France, l'Allemagne, le Brésil et la Norvège.

Sur le plan financier, la gestation du projet a été longue et rigoureuse. En 2021, le projet est sélectionné à l'Asian Project Market du Festival de Busan, où il remporte le Prix de la Pop Up Film Residency. Il reçoit ensuite une bourse de développement de 10 000 euros du Hubert Bals Fund, avant d'être développé au Sundance Screenwriters' Lab et à l'Oxbelly Lab. En août 2023, le World Cinema Fund de la Berlinale lui accorde une bourse de production de 40 000 euros. En septembre 2025, le film reçoit encore 30 000 euros de subvention pour la post-production lors de l'European Work in Progress. Le film bénéficie également du soutien du CNC français via l'Aide aux cinémas du monde. Il est coproduit côté français par la société Les Valseurs et vendu dans le monde entier par Best Friend Forever.

Le réalisateur Abinash Bikram Shah est alumnus de l'Asian Film Academy, de Berlinale Talents et de la Locarno Filmmakers Academy. Il se définit lui-même comme scénariste avant tout, ne passant à la mise en scène que lorsqu'une histoire s'impose à lui de l'intérieur. À ce titre, il a coécrit Shambhala de Min Bahadur Bham et Kalo Pothi. En 2022, son court-métrage Lori obtient une Mention spéciale au Festival de Cannes, faisant de lui le premier cinéaste népalais jamais sélectionné officiellement par le festival. Les Éléphants dans la brume constitue son premier long-métrage.

Face à la sélection cannoise, le metteur en scène exprime un sentiment partagé. « C'est entre la fierté et la pression », dit-il. « La pression, pour moi, c'est davantage liée à l'histoire, parce que je suis un homme et que j'ai raconté l'histoire d'une femme transgenre, et je veux vraiment savoir, honnêtement de la part du public, si j'ai raconté cette histoire honnêtement. » Pour se préparer, il a passé près de deux ans au contact de communautés kinnars à travers le Népal. C'est lors d'une rencontre communautaire qu'il découvre Pushpa Thing Lama, militante des droits LGBTQIA+ avec la Blue Diamond Society Nepal, et qui deviendra son actrice principale malgré l'absence d'expérience préalable devant une caméra.

Le cinéma népalais vu par Bolly&Co

Chez Bolly&Co, le cinéma népalais n'est pas un terrain inconnu. Nous l'avons découvert progressivement, au gré de festivals et de sorties en salle, et il n’a cessé de nous surprendre par la diversité et la profondeur de ses propositions.

C'est Bulbul de Binod Paudel qui a constitué pour nous une première entrée dans un cinéma ancré dans les réalités rurales et les tensions sociales du Népal contemporain. Nous avons également eu l'occasion de voir Seto Surya de Deepak Rauniyar, dont le traitement sobre et minutieux des cicatrices laissées par le conflit maoïste nous avait profondément marqués - un film récompensé à Venise, à Palm Springs et à Fribourg.

Du même réalisateur, Pooja, Sir a bénéficié d'une sortie française le 23 juillet 2025, distribuée en France par ARP Sélection après sa présentation dans la section Horizons de la Mostra de Venise en 2024. Ce polar sombre et engagé, porté par une héroïne hors norme, s'ancre dans les tensions ethniques entre la majorité népalaise et la minorité madheshi dans une ville frontalière. Comme souvent avec Deepak Rauniyar, la forme épouse le fond : une mise en scène sobre, presque documentaire, pour une réalité politique brûlante.

Ces films, tous différents dans leur approche, témoignent de la vitalité d'une industrie qui a su, malgré ses contraintes budgétaires et sa faible exposition internationale, développer un vrai regard sur son pays et sur le monde.



En conclusion, la programmation de Les éléphants dans la brume en Un Certain Regard n'est pas qu'un symbole. C'est la concrétisation d'une dynamique réelle, celle d'un réseau de cinéastes népalais formés dans les meilleurs ateliers internationaux - Sundance, Locarno, Berlinale Talents - qui construisent patiemment des projets ambitieux, souvent en coproduction avec des partenaires européens. Ce qui frappe, dans le parcours d'Abinash Bikram Shah comme dans ceux de Min Bahadur Bham et Deepak Rauniyar, c'est la cohérence d'une démarche : raconter le Népal d'aujourd'hui, sans concession, avec les outils du cinéma d'auteur international.

La sélection de ce premier long métrage à Cannes marque aussi, de façon plus large, un rééquilibrage progressif de la représentation des cinémas d'Asie du Sud sur la scène festivalière mondiale. Trop longtemps réduits à des représentations ponctuelles et partielles, les cinémas indien, népalais, bangladais ou sri-lankais commencent à occuper une place plus consistante dans les programmations. Il reste encore beaucoup à faire, mais Les Éléphants dans la brume pourrait bien être, pour le cinéma népalais, ce que Parasite fut pour le cinéma coréen : non pas une exception, mais un seuil.



Sources : Festival de Cannes — fiche officielle du film
Variety — interview d'Abinash Bikram Shah
Variety — annonce des ventes / Best Friend Forever
Cineuropa — Les éléphants dans la brume
Wikipedia FR — Les éléphants dans la brume
Wikipedia EN — Elephants in the Fog
Berlinale World Cinema Fund 2023
CNC — films soutenus à Cannes 2026
AlloCiné — Abinash Bikram Shah
Variety — Shambhala / Berlinale 2024
Variety — ventes Pooja, Sir / ARP Sélection
Bolly&Co — critique de Pooja, Sir
The Wonder Nepal — histoire du cinéma népalais
The Cinemandu — évolution du cinéma népalais
mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
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