Un certain regard sur le Népal : rencontre avec le réalisateur Abinash Bikram Shah…
21 mai 2026

Bolly&Co : Votre première venue à Cannes remonte à 2022 avec Lori, un court-métrage qui avait décroché une mention spéciale et signé une première historique pour le cinéma népalais. Qu'est-ce que ça représente pour vous d'être de retour avec votre premier long ?
Abinash Bikram Shah : C'est extraordinaire. Je veux dire… La première d'un premier long métrage à Cannes, c'est difficile d'imaginer mieux. Il y avait une joie immense quand j'ai appris la sélection mais aussi, je dois l'avouer, une forme de pression. En tant qu'homme, comment ai-je rendu justice à la vie de ces femmes trans ? Est-ce que j'ai été suffisamment authentique dans ce que je montrais de leur quotidien ? C'est quelque chose qui m'a habité jusqu'à la veille de la projection.
Mes actrices n'avaient pas lu le scénario en entier, elles n'en connaissaient que des fragments. Mais hier, après la séance, je les ai vues : rayonnantes, submergées d'émotion. Là, j'ai su que j'avais fait quelque chose de juste.
Et puis, au-delà de tout ça, Cannes rend visible ce petit film venu du Népal aux yeux du monde entier. Pour la communauté que je filme, pour le sujet que j'ai choisi, cette visibilité est essentielle.
Bolly&Co : Vous avez d'abord construit votre réputation comme scénariste. Des films comme Kalo Pothi ou Shambhala ont contribué à mettre le cinéma népalais sur la carte internationale. Passer à la réalisation, c'est une façon de reprendre pleinement possession de votre vision, non ?
Abinash Bikram Shah : Oui, totalement. Quand j'écris pour un autre réalisateur, une fois le scénario livré, il devient le sien. Il peut en faire ce qu'il veut : le respecter, s'en éloigner. Là, ça m'échappe. Mais quand on écrit et qu'on réalise soi-même, ce qu'on a imaginé en écrivant, on le met réellement à l'écran. C'est quelque chose que j'ai trouvé profondément satisfaisant. Et puis, j'avais derrière moi trois courts-métrages, ça m'avait donné une certaine expérience technique.
Cela dit… (Il cherche ses mots, puis éclate de rire.) Un long-métrage, c'est comme un éléphant. C'est énorme.
(Rires.)
Bolly&Co : D'où les éléphants dans l'histoire ?
Abinash Bikram Shah : Oui ! Trente-sept jours de tournage, une équipe considérable, beaucoup plus de comédiens... C'était parfois chaotique. Mais ça fait partie du processus, c'est inévitable.
Bolly&Co : Comment est née cette histoire ? J'ai lu quelque chose à propos de TikTok… Racontez-moi.
Abinash Bikram Shah : C'était pendant le confinement, au printemps 2020. On était tous enfermés, les mauvaises nouvelles se multipliaient, c'était une période absolument terrible. Pour fuir ça, je regardais des films, des séries, je scrollais sur mon téléphone. Et je suis tombé sur leurs vidéos TikTok. Des vidéos joyeuses, adorables, vraiment. Je m'y suis complètement retrouvé. Et puis je lisais les commentaires… (Une grimace.)
Les commentaires... étaient horribles. Et pourtant, elles continuaient. Elles persistaient, elles riaient, elles dansaient malgré tout.
Ça m'a touché. Alors je suis allé les rencontrer, juste pour les connaître. Et quand je me suis retrouvé chez elles, accueilli dans leur espace, dans cette famille qu'elles s'étaient choisie : ça m'a traversé de part en part.
Bolly&Co : Ces femmes que vous filmez - Pushpa, Aliz et les autres - comment les avez-vous trouvées ? Et comment s'est construit le personnage de Pirati, cette figure centrale, tiraillée entre son identité, son amour et ses responsabilités envers les plus jeunes de sa communauté ?
Abinash Bikram Shah : J'étais allé rencontrer cette communauté bien avant d'écrire le scénario, juste pour voir s'il y avait une histoire à raconter. C'est pendant cette période de recherche que j'ai croisé Pushpa pour la première fois. Et là, ce fut le coup de foudre immédiat. Artistique, je veux dire. Je ne savais pas encore que je la casterais, mais elle est restée dans un coin de ma tête.
Le film a été développé au Sundance Lab, qui nous a demandé de préparer un exercice de scène. J'ai immédiatement pensé à elle, et à quelques autres. On a répété une semaine entière, et la scène était catastrophique. Elles jouaient toutes avec cette emphase très bollywoodienne, tout en hauteur, en extériorité. C'était terrible. Mais je n'ai pas lâché Pushpa pour autant. Je l'ai convaincue de venir à Katmandou pour suivre un atelier de jeu.
Ce que j'ai compris durant tout ce processus, c'est que la technique n'est pas l'essentiel. Ce qui compte avant tout, c'est la confiance.
Bolly&Co : J'allais justement vous poser la question.
Abinash Bikram Shah : Elles aussi avaient l'impression que j'étais là pour vendre leurs histoires, pour en tirer un profit à leurs dépens. Briser ce mur a pris du temps. Et les actrices viennent de régions très différentes du Népal. Certaines sont de la communauté kinnar, d'autres travaillent dans des ONG, d'autres encore exerçaient des métiers très différents. La confiance s'est construite sur la durée. Et une fois qu'elle était là, tout le reste devenait possible. Parce que le but était de leur faire comprendre que Pirati, Apsara… Ce ne sont pas des personnages étrangers à ce qu'elles vivent. Ces histoires, c'est la leur. C'est moi qui les ai écrites en les rencontrant, en les écoutant.
Bolly&Co : Le film représente cette communauté avec une précision remarquable, à la fois sacrée et marginalisée, cette contradiction est au cœur du récit. Mais ce qui m'a frappé, c'est que vous ne réduisez jamais vos personnages à leur souffrance. Il y a des moments de joie, de sororité, d'humour… Une vraie lumière. Comment avez-vous maintenu cet équilibre ?
Abinash Bikram Shah : La confiance encore une fois, c’était la clé. Mais surtout : c'est qui elles sont vraiment. Je ne leur ai pas remis le scénario complet, je leur donnais les situations, scène par scène. Et le reste venait d'elles. Quand on s'éloignait du fil, je les ramenais doucement vers le script, mais la plupart du temps, ce qu'elles apportaient était juste.
Et puis le genre que j'ai choisi - le thriller - a contribué à éviter l'écueil du film ethnographique ou militant. Il y a une tension narrative qui empêche le discours de prendre toute la place.
Bolly&Co : Et c'est tellement rare. On a tous en tête des films qui réduisent les minorités à leur oppression, qui ne leur laissent pas d'espace pour exister au-delà de ça. Le vôtre ne le fait jamais.
Abinash Bikram Shah : C'est ce que je voulais éviter par-dessus tout.
Bolly&Co : J'ai beaucoup aimé votre mise en scène - cette caméra qui s'approche, qui s’attarde sur les visages, les micro-expressions, les silences. Comment avez-vous développé ce langage visuel ?
Abinash Bikram Shah : Mon directeur de la photographie (Néo Bach, ndlr) était formidable. Ce qu'on a fait ensemble, c'est partir d'une référence commune : la photographe Nan Goldin. Ses clichés sont d'une intimité et d'une crudité...
On regardait ses images et on ressentait quelque chose de profond rien qu'en fixant un seul cadre. C'est cette sensation qu'on voulait retrouver à l’écran. Pas l'image parfaite, léchée. Mais quelque chose de brut, de vivant, où le silence se charge de sens.
Bolly&Co : Ma dernière question porte sur la séquence finale. Elle est absolument extraordinaire tant elle cristallise tout ce que le film a construit, avec une force émotionnelle rarissime. Était-elle dans le scénario dès le départ, ou s'est-elle construite pendant le tournage ?
Abinash Bikram Shah : Elle était dans le scénario, et elle a grandi à chaque réécriture. Je ne voulais montrer l'éléphant vivant qu'une seule fois : à la fin. Avant ça, on n'en voit qu'un mort. Je voulais qu'il soit comme un fantôme, quelque chose dont tout le monde a peur, quelque chose d'invisible et d'immense à la fois. L'éléphant dans la pièce en quelque sorte… Mais ici, c'est l'éléphant dans le brouillard. Et mon travail était de le faire sortir.
Pendant mes recherches, une mère de la communauté kinnar m'a raconté cette fable : un éléphant et des aveugles. Chacun tâtonne une partie différente de l'animal : celui qui touche la patte croit que l'éléphant ressemble à un pilier, celui qui attrape la queue pense que c'est une corde. Et elle m'a dit : c'est comme ça que les Népalais nous regardent, nous les femmes trans. Dans un prisme étroit. Soit on est la kinnar sacrée qui peut bénir, soit on est la travailleuse du sexe, soit on est le cas social suivi par une ONG. Des cases, des fragments. Jamais un être humain entier. C'est de là que vient le titre. Et c'est de là que vient la fin. Mon travail était de dissiper ce brouillard.
Bolly&Co : La métaphore parfaite pour conclure un film parfait. Merci infiniment, Abinash. Et toutes nos félicitations à vous et au Népal pour cette magnifique reconnaissance.
Abinash Bikram Shah : Merci à vous.
