Critique de Cocktail 2, un départ pétillant, une destination terriblement superficielle…
21 juin 2026

Sur le papier, Cocktail 2 avait tout pour fonctionner comme un summer movie romantique efficace : un décor de carte postale, une photographie éclatante, une musique immédiatement séduisante, et surtout la signature d’Homi Adajania, cinéaste qui avait déjà exploré les formes du désordre sentimental avec Cocktail, mais aussi avec les satires Being Cyrus et Finding Fanny.
Le problème, c’est que le film semble vouloir reproduire la mémoire d’un précédent succès sans en retrouver l’intelligence ni le trouble. Là où Cocktail parvenait à faire coexister glamour, ambiguïté morale et vraie vivacité de ton, Cocktail 2 se contente trop souvent d’aligner les signes extérieurs de la modernité romantique sans jamais leur donner une profondeur équivalente.
Le plus réussi dans le métrage reste sa première partie. Homi Adajania y déploie un sens certain du rythme et de la mise en scène : la Sicile est filmée à la perfection, les couleurs sont lumineuses, l’humour est assumé et le montage comme le mixage participent à cette sensation de légèreté un peu surannée, presque délicieusement datée. On sent qu’il y a là une vraie volonté de faire respirer le récit, de le laisser avancer sans temps mort, avec des enjeux certes connus - le couple installé, l’intrusion d’un tiers, la tentation, les ajustements affectifs - mais suffisamment bien agencés pour accrocher l’attention. À ce stade, le film rappelle ce que Cocktail savait déjà faire : installer une atmosphère, capter une énergie, donner au romanesque une forme de pétillance.
Mais la comparaison tourne vite à l’avantage du premier opus.
Cocktail reposait déjà sur un triangle amoureux, mais il le faisait avec une ambiguïté autrement plus fertile.
Les personnages y étaient certes très typés, mais ils possédaient une densité émotionnelle qui permettait au métrage de jouer sur plusieurs registres à la fois : la comédie, la mélancolie, le désordre affectif, la séduction, l’inconfort. Dans Cocktail 2, au contraire, le triangle amoureux devient une structure paresseuse, quasi mécanique, dont on sent très tôt qu’elle va étouffer tout ce qui aurait pu être plus intéressant. Le film donne ainsi l’impression de ne pas savoir quoi faire de ses propres promesses.
C’est d’autant plus frustrant que les enjeux initiaux pouvaient mener ailleurs. La relation entre Kunal et Diya, notamment, avait un potentiel réel : la durée d’une histoire d’amour, l’effet de la routine, la peur du mariage, la difficulté à habiter un engagement sans le confondre avec l’enfermement. Là où Cocktail sondait déjà les tensions entre désir, liberté et stabilité, Cocktail 2 se contente d’effleurer ces questions avant de les abandonner. Tout est sacrifié au bénéfice d’un conflit amoureux beaucoup trop simpliste, comme si le film n’avait pas confiance en sa capacité à traiter autre chose qu’une rivalité sentimentale entre deux femmes pour un seul homme.
La seconde moitié en paie justement le prix fort. L'œuvre y perd sa légèreté, son souffle et sa fluidité, pour se transformer en scène de ménage prolongée, un peu lourdingue, où les tensions s’étirent sans véritable progression dramatique.
Ce qui, dans la première partie, ressemblait à une romance estivale en mouvement devient alors un récit qui s’épuise lui-même. On n’assiste plus à une montée émotionnelle, mais à une accumulation de frustrations. Et surtout, le film échoue à produire l’impact affectif qu’il cherche pourtant à construire, précisément parce qu’il ne s’est jamais donné les moyens d’écrire des personnages consistants.
Le personnage de Kunal est à ce titre le cœur du problème. Le film insiste sur son ambiguïté, sur son allure séduisante, sur son statut d’objet de désir, mais refuse d’examiner ce qu’il raconte vraiment de lui-même. Il est fuyant, incohérent, souvent dans l’évitement, et il se complaît dans une posture victimaire qui n’est jamais déconstruite. Contrairement à Cocktail, qui acceptait au moins une certaine complexité dans les comportements et les affects, Cocktail 2 protège son héros au lieu de le mettre à nu. Le plus gênant est qu’il ne questionne jamais ses approximations morales et émotionnelles : ni ses hésitations, ni sa manière de faire durer les choses sans les assumer, ni son incapacité à trancher.
Le film aurait pourtant gagné à ouvrir une vraie réflexion sur la possibilité d’un autre trajet. Pourquoi Kunal doit-il nécessairement choisir entre Diya et Ally ? Pourquoi le récit n’envisage-t-il pas qu’il reste seul, qu’il se retire, qu’il se donne le temps de comprendre ce qu’il veut, de digérer ses peurs, de réfléchir à l’engagement ? Cette option aurait été bien plus intéressante que la morale finale que le film veut imposer de manière un peu mécanique.
En vérité, Cocktail 2 met toute son énergie à montrer l’incompatibilité entre Kunal et Diya, ainsi que l’emprise presque castratrice que la relation exerce sur lui, pour finalement tout rabattre sur une leçon de fidélité assez convenue. Il y a là un sérieux problème de cohérence dramaturgique.
Cette faiblesse est aussi liée à la manière dont le film traite les femmes. C’est, au fond, le reproche le plus fatigant mais aussi le plus nécessaire : encore une fois, le cinéma indien se replie sur des récits où les femmes deviennent surtout les vecteurs d’une compétition amoureuse autour d’un homme. On a déjà vu cela des dizaines de fois, dans des formes plus ou moins raffinées, et Cocktail 2 ne fait rien pour déplacer ce schéma. Kriti Sanon, pourtant très charismatique, se retrouve prisonnière d’un archétype de femme libre devenu presque décoratif, une sorte d’écho lissé de Veronica dans le premier Cocktail. Le mise en scène la filme avec un certain glamour, mais il ne lui donne jamais la matière d’un vrai personnage. Elle attire le regard, elle occupe l’espace, mais elle ne gagne jamais en complexité.
Rashmika Mandanna souffre d’un problème encore plus net. Elle est également réduite à un rôle sans véritable dimension, défini par l’insécurité et l’immaturité émotionnelle. L’idée qu’une femme adulte pousse son compagnon dans les bras d’une autre pour projeter ses propres angoisses pourrait, en soi, nourrir un portrait psychologique intéressant. Mais le film n’en fait rien. Il ne transforme jamais ce comportement en matière dramatique sérieuse. À la place, on a l’impression d’assister à une réaction de niveau adolescent, alors qu’on parle de personnages installés dans une vie adulte, théoriquement construite. Le résultat est donc franchement agaçant.
Shahid Kapoor, lui, est le grand atout du film, et c’est sans doute ce qui empêche l’ensemble de s’effondrer complètement.
Il est effectivement à tomber par terre, et il impose une présence d’écran impossible à nier. Il est à l’aise dans la comédie, crédible dans les moments plus émotionnels, et surtout excellent dans les séquences dansées, où son aisance physique et son sens du rythme font merveille. Mais il ne peut pas faire de miracles avec un personnage aussi mal dessiné. Son Kunal reste un homme dans la fuite affective, un personnage qui évite les confrontations, qui se nourrit de ses propres dénis et qui n’évolue jamais vraiment. L’acteur donne de l’épaisseur émotionnelle là où le scénario n’en offre presque pas.
Kriti Sanon, de son côté, dégage un charisme ravageur, mais elle est enfermée dans une figure qu’on reconnaît trop vite : celle de la femme libérée qui finit par tomber amoureuse “pour de vrai”. Cette idée, déjà vue, n’est jamais vraiment repensée. Rashmika Mandanna, quant à elle, est encore plus coincée par une écriture sans relief, qui la réduit à l’insécurité pure. Les deux actrices n’ont donc pas tant affaire à des rôles qu’à des fonctions narratives.
Heureusement, la musique de Pritam reste l’une des vraies forces vives de Cocktail 2.
Le titre “Mashooqa,” notamment, fonctionne très bien et profite de la rencontre entre l’artiste indien Raghav Chaitanya et la star italienne Mahmood, ce qui donne au morceau une couleur singulière. Plus globalement, les chansons réussissent à relancer l’attention quand le film commence à s’enliser, et certaines deviennent presque des respirations salvatrices dans une seconde moitié trop plate. Sur ce point aussi, la comparaison avec Cocktail est intéressante : le premier film utilisait déjà sa musique comme un vecteur d’atmosphère et d’émotion, et Cocktail 2 retrouve partiellement cette efficacité, même s’il la met au service d’un récit nettement moins inspiré.
Reste enfin la question du regard. Le film n’échappe pas au male gaze, qui continue de peser lourdement sur la mise en scène de ses héroïnes, surtout dans la manière dont la caméra insiste sur leurs corps, et en particulier sur Kriti Sanon, avec une complaisance franchement fatigante. Là encore, le contraste avec ce qu’on aurait pu attendre d’un Homi Adajania est net : on sent un cinéaste capable de style, de légèreté et de goût, mais pas toujours capable de se débarrasser des automatismes visuels les plus usés.
En conclusion
Cocktail 2 passe à côté de ce qu’il voulait être. Il aurait pu devenir un vrai film de désir, de durée et de désajustement affectif, avec une réflexion plus fine sur le couple, la fidélité émotionnelle, l’usure du quotidien et le rapport à l’engagement. À la place, il s’abandonne à la facilité d’un triangle amoureux déjà vu, sans assez de personnalité pour justifier sa reprise. Comparé à Cocktail, qui gardait au moins une vraie ambiguïté dans ses rapports de force et une énergie plus vive dans ses contradictions, ce second volet paraît plus sage, plus décoratif, mais aussi plus vide. Une belle forme, quelques éclats de cinéma, de la musique qui fonctionne, une première partie séduisante. Puis l’impression persistante d’un film qui n’a jamais vraiment osé regarder ses propres enjeux en face.
LA NOTE: 2,5/5
