Bolly&co Magazine

Devdas, le Roméo et Juliette indien : anatomie d'un mythe qui ne meurt jamais…

8 août 2026
Shahrukh Khan Devdas Bollywood
Le 7 août dernier sortait en salles DC, quatrième métrage du réalisateur tamoul Arun Matheswaran distribué en France par Friday Entertainment. Le film marque les débuts devant la caméra du metteur en scène Lokesh Kanagaraj et est librement adapté du roman Devdas de 1917, les noms des protagonistes principaux du film - Devadas, Chandra et Parvathi - servant de clins d'œil aux personnages du roman (1). Le pitch est sans équivoque : Arun Matheswaran imagine un univers parallèle dans lequel Devdas et Chandramukhi refusent de subir plus longtemps l'humiliation sociale et prennent les armes à la manière de Bonnie & Clyde (2).

Qu'un roman bengali vieux de plus d'un siècle puisse, en 2026, engendrer un polar d'action sanglant est en soi une preuve déjà criante de sa vitalité. Mais ce n'est là que le dernier avatar d'une lignée immense. Car depuis sa parution, Devdas a été porté à l'écran des dizaines de fois, dans au moins sept langues et à travers quatre pays d'Asie du Sud. En Occident, la comparaison qui vient spontanément à l'esprit est celle de Roméo et Juliette, et ce n'est pas un hasard si les cinéastes indiens eux-mêmes la convoquent.

Comment ce texte est-il devenu la matrice absolue du mélodrame amoureux indien ? Et que dit-il, adaptation après adaptation, de la société qui n'a cessé de le reprendre ?



Un roman écrit à vingt ans, publié quinze ans plus tard.

Sarat Chandra Chatterjee rédige Devdas vers 1901, alors qu'il a à peine 25 ans. Mais le texte, partiellement autobiographique, ne sera publié qu'en 1917, l'auteur ayant longtemps hésité par gêne vis-à-vis de son propre récit (3). L'histoire ? Devdas et Parvati (dite Paro), voisins et amis d'enfance, grandissent ensemble au Bengale. Devenus adultes, leur union est empêchée par la différence de statut social entre leurs familles - lui est un riche brahmane issu de la gentry terrienne de l'Inde coloniale, elle une enfant d'un milieu plus modeste (4). Repoussée, la mère de Paro la marie de force à un veuf fortuné. Devdas, rongé par la culpabilité, sombre dans l'alcool et trouve un semblant de refuge auprès de Chandramukhi, une courtisane éprise de lui. Il meurt toutefois seul, devant la maison de Paro, sans qu'elle parvienne à le rejoindre à temps.

Le chercheur Corey K. Creekmur note que Devdas a fonctionné, en Inde comme dans sa diaspora, comme le vecteur d'un processus continu de mémoire et de réappropriation collectives (5), une manière académique de marquer le fait que chaque génération retraduit le texte pour s’y comprendre elle-même.

Le Roméo et Juliette du sous-continent.

La comparaison n'est pas qu'une facilité journalistique occidentale. Elle est a contrario revendiquée par les cinéastes indiens eux-mêmes. Lorsque Sudhir Mishra présente son adaptation, connue à l'époque du tournage sous le titre de travail Aur Devdas et finalement sortie en 2018 sous le titre Daas Dev (avec Rahul Bhat, Richa Chadda et Aditi Rao Hydari), il explique avoir dédié son film à la fois à Sarat Chandra Chatterjee et à William Shakespeare (6). Le journaliste Manish Gaekwad observe lui-même que Devdas, à l'image de Roméo et Juliette, a probablement été porté à l'écran plus d'une centaine de fois, dans autant de langues (7).

Le parallèle tient sur plusieurs plans. Dans les deux cas, un amour d'enfance est empêché non par une trahison individuelle mais par une structure sociale supérieure aux personnages : la rivalité des maisons Montaigu et Capulet d'un côté, la hiérarchie de caste de l'autre. Dans les deux cas, l'issue est la mort, et cette mort ne résout rien. Au contraire, elle est en creux la preuve que la société a gagné. Et dans les deux cas, l’écrit fondateur s'est révélé une matrice quasiment inépuisable pour le cinéma, précisément parce qu'il ne dépend profondément d'aucun contexte historique daté. On peut effectivement transposer Vérone dans les gangs de Los Angeles ou de Mumbai, comme on peut remplacer le Bengale rural de 1900 par le Delhi contemporain ou par un polar tamoul de 2026, sans perdre le noyau du récit : un empêchement structurel à aimer librement.

La différence essentielle, elle, est cependant révélatrice : là où Roméo et Juliette meurent ensemble, dans un geste commun de refus du monde, Devdas meurt seul, loin de Paro, quand elle-même reste prisonnière - au sens propre comme figuré - de sa maison et de son mariage contraint. Le tragique occidental est celui de l'union impossible. Le tragique indien, dans sa version originelle, est celui de la résignation et de l'impuissance face à l'ordre familial. C'est précisément ce déséquilibre entre les deux amants que les adaptations les plus récentes, de Dev D à DC, s'efforcent de corriger ou de retourner.

Un siècle d'adaptations : panorama.

Le film muet de Naresh Mitra ouvre le corpus cinématographique en 1928, mais c'est le passage au parlant qui installe véritablement le mythe. Entre 1935 et 1937, P.C. Barua livre coup sur coup une version bengalie, une version hindoustanie et une version assamaise, s'illustrant lui-même dans le rôle-titre pour les deux premières. L'année suivante, il lègue le rôle au chanteur K.L. Saigal pour la version hindi, qui offre au récit son premier public national (8).

En 1953, Vedantam Raghavayya donne au sud de l'Inde ses propres versions tamoule et télougoue, Devadas et Devadasu. Deux ans plus tard, Bimal Roy, qui avait été assistant sur la version de P .C. Barua, signe en 1955 l'adaptation hindi la plus célèbre, avec Dilip Kumar, Suchitra Sen et Vyjayanthimala en têtes d’affiche. Ce métrage est considéré comme le premier du cinéma grand public indien à porter à l'écran les conséquences sociales de la chute d'un homme de haute naissance, rompant avec ses racines féodales du Bengale rural pour le Calcutta colonial de l'avant-guerre (9). Bimal Roy prend alors une liberté fondatrice : dans le roman, Paro et Chandramukhi ne se rencontrent jamais, mais le cinéaste leur fait croiser silencieusement leur chemin, une idée que reprendront par la suite Anurag Kashyap - dans une gare -, et Sanjay Leela Bhansali - sous la forme d'un duel de danse (10).

Le récit franchit ensuite les frontières linguistiques et nationales : une version pakistanaise sort en 1965. En 1974, l'actrice télougoue Vijaya Nirmala réalise sa propre version, Devadasu, en y donnant le rôle-titre à son mari - un choix qui se solde par un échec commercial (11) mais qui demeure, fait notable, la première adaptation signée par une femme. Muqaddar Ka Sikandar de Prakash Mehra (1978), avec Amitabh Bachchan pour vedette, prend une liberté plus grande encore avec la trame de départ. Le Bengale reprend la main en 1979, puis une version bangladaise paraît en 1982, suivie d’une version malayalam qui révèle une alors toute jeune Ramya Krishnan.

2002 marque le basculement contemporain, avec deux versions en bengali et en hindi presque simultanées. Celle, intimiste, de Shakti Samanta et - surtout - celle de Sanjay Leela Bhansali, avec Shahrukh Khan, Aishwarya Rai et Madhuri Dixit. Le Devdas bollywoodien est alors le film le plus cher jamais produit en Inde et rencontre un succès si massif qu'on ne pouvait, cet été-là, parcourir deux rues sans entendre sa bande-originale (12). Le film est présenté hors compétition au Festival de Cannes avant sa sortie et obtient une nomination aux BAFTA dans la catégorie du Meilleur Film en langue étrangère (13). Sept ans plus tard, Anurag Kashyap prend un contrepied radical avec Dev D (2009), transposition urbaine et sexuellement frontale portée par Abhay Deol, Mahie Gill et Kalki Koechlin. De nouvelles versions pakistanaise (2010) et bangladaise (2013) suivent, la websérie Dev DD de Ken Ghosh inverse le genre du personnage principal, et Daas Dev de Sudhir Mishra transpose enfin le triangle amoureux dans l'arène politique. DC s'inscrit directement dans cette dernière veine de relectures libres et transgressives.

Ce qui reste, ce qui se réinvente.

Une comparaison précise des trois versions hindi les plus étudiées - Bimal Roy (1955), Sanjay Leela Bhansali (2002), Anurag Kashyap (2009) - permet de mesurer ce qui constitue le noyau dur du récit et ce qui, à l'inverse, se retravaille sans cesse (14).

Chez Bimal Roy, la fidélité au texte est presque totale : le scénario reprend le matériau source comme un texte sacré, n'y apportant que de rares modifications de dialogue, et le film déploie longuement l'enfance de Devdas et Paro - un choix qu'aucun autre réalisateur ne reproduira avec une telle ampleur. En revanche, Sanjay Leela Bhansali réoriente considérablement la matière : l'irruption des thèmes de la diaspora indienne dans le cinéma des années 1990 explique en partie le choix de faire revenir Devdas d'un séjour de dix ans à Londres plutôt qu'à Calcutta, et le cinéaste donne un tout nouveau pouvoir d’agir à ses personnages féminins, notamment à Chandramukhi qui revendique fièrement sa profession plutôt que d'en avoir honte. Enfin, Anurag Kashyap opère la rupture la plus nette : son économie de la masculinité fait de la déchéance de Dev non plus une fatalité sociale mais la conséquence directe de son propre ego blessé - la perte de Paro tient à ses propres insécurités plutôt qu'aux structures de classe qui enserraient jadis le personnage de Devdas, et le métrage s'achève sur une rédemption que le roman, comme toutes les versions antérieures, refusait absolument. (15)

Ce contraste éclaire la logique de fond de tout le corpus. Si le triangle affectif (l'amour d'enfance impossible, l'épouse d'un autre, la femme socialement déclassée qui recueille l'homme brisé) et l'autodestruction masculine comme seule voie de sortie constituent le noyau transmis d'une version à l'autre, le jugement porté sur ce schéma, lui, change radicalement - noble martyre romantique chez Bimal Roy et Sanjay Leela Bhansali, lâcheté auto-apitoyée chez Anurag Kashyap, révolte armée chez Arun Matheswaran.

Même l'apparence visuelle du récit épouse les évolutions de son époque de production plus que celles du Bengale de 1900. Les toutes premières versions optent pour une sobriété de sarees de coton bengali et de bijoux discrets, quand la production de 2002 engage des costumiers pour habiller Madhuri Dixit de brocarts de Bénarès et de bijoux en or, chaque tenue de Chandramukhi coûtant à elle seule l'équivalent de plusieurs dizaines de milliers d'euros (16). Le décor change de siècle en siècle mais la structure des sentiments, jamais.

Pourquoi ce mélodrame-là, précisément ?

Une partie de la réponse tient à la forme même que le cinéma indien populaire a choisi pour porter ce récit : le mélodrame où l'émotion prime sur le réalisme et où rien n'est jamais suggéré à demi-mot. La critique culturelle Maia Wyman rappelle que le mélodrame cinématographique, contrairement à ses ancêtres théâtraux plus manichéens, s'intéresse moins à des héros et des méchants qu'au problème d'une société qui ne dispose plus d'un ordre moral clair (17). Ce qui correspond exactement à Devdas : il n'y a pas de méchant identifiable dans le roman, seulement un système social diffus qui broie ses personnages. Sanjay Leela Bhansali assumait pleinement ce choix esthétique, expliquant que son tempérament, façonné par la culture populaire et bruyante de Bollywood, ne pouvait s'exprimer sans mélodrame (18).

Ce style a longtemps valu au film un statut ambigu à l'international : salué pour son savoir-faire technique mais jugé comme une histoire de perdant malgré sa grandeur formelle (19), et ce contrairement au récit triomphant d'un Lagaan, nommé aux Oscars à peine un an avant. Cette réticence occidentale face au pathos assumé du mélodrame indien est justement ce qui, en retour, a nourri l'attachement du public local et de sa diaspora à un tel récit, tant le métrage ne cherche jamais à s'excuser de ses larmes.

Pourquoi Devdas ne cesse-t-il de parler ?

Sur le papier, le personnage de Devdas est difficile à aimer : indécis, veule, incapable d'agir au moment où il le faudrait. Pourtant, comme le souligne la chercheuse Gayatri Chatterjee, il s'est imposé comme l'archétype du genre du héros urbain autodestructeur (20) et le public ne le hait jamais vraiment malgré ses défauts. En effet, le personnage prive le spectateur de la satisfaction de la colère : on peut être déçu par lui, mais jamais le détester (21). C'est précisément cette ambivalence - un homme faible dont on comprend et partage la douleur sans jamais en cautionner les choix - qui a fait de son rôle l'un des plus recherchés du cinéma indien, un rôle quasi obligé pour des générations de stars masculines : K. L. Saigal, Dilip Kumar, Shahrukh Khan et désormais Lokesh Kanagaraj.

Ce que le récit dit de l'amour, des femmes et des familles en Inde.

Si Devdas continue de se réinventer, c'est aussi parce que la société dont il est le miroir n'a cessé, elle, de se transformer. En conséquence, chaque génération de cinéastes y projette ses propres angoisses matrimoniales.

Le roman original est indissociable du système social qui l'a produit : Devdas est un brahmane fortuné quand Paro appartient à une famille de rang inférieur (22), et c'est cette différence de classe, bien plus qu'un désamour, qui interdit leur union. Le mariage n'y est jamais une affaire de choix individuel : il se décide entre familles, sanctionne des alliances de statut, et la parole des amants ne pèse aucunement face à celle des aînés. Paro n'a d'autre option que d'épouser l'homme choisi pour elle quand Devdas, lui, dispose en théorie d'une liberté que la structure familiale et sa propre lâcheté l'empêchent d'exercer. Le récit met ainsi en scène deux formes d'enfermement bien distinctes : celui, absolu, de la femme mariée de force et vouée à la fidélité perpétuelle même dans le malheur et celui, plus insidieux, de l'homme dont l'inaction est présentée non comme un choix moral mais comme une fatalité de caractère.

C'est précisément ce déséquilibre que les adaptations successives corrigent, chacune à sa manière, en fonction de la place que la société de son époque accorde aux femmes (23). En 1955, Bimal Roy retient du texte une dévotion conjugale absolue : sa Paro efface jusqu'à son identité de femme riche pour se consacrer entièrement au service de son foyer, quand sa Chandramukhi renonce à son métier de courtisane par amour. Près de cinquante ans plus tard, Sanjay Leela Bhansali donne à ses deux héroïnes une agentivité affective inédite - sa Chandramukhi ne renie jamais sa profession et ses deux figures féminines nouent une solidarité que le texte original ignorait. En 2009, Anurag Kashyap va plus loin encore : sa Paro est une jeune femme sexuellement libérée qui assume son désir au grand jour, et c'est justement cette liberté qui blesse l'ego masculin du héros plutôt que la rigidité d'un système de caste. Le métrage déplace ainsi la source du malheur de la structure sociale vers la fragilité intime de la masculinité toxique contemporaine.

La série Dev DD, en inversant le genre du protagoniste pour en faire une héroïne alcoolique, pousse la logique jusqu'au bout : que devient ce mythe de l'auto-anéantissement amoureux lorsqu'il est porté par une femme dans l'Inde d'aujourd'hui, où l'alcoolisme féminin reste bien plus tabou que celui des hommes ? Et DC, en armant ses deux personnages et en les faisant fuir ensemble plutôt que de se soumettre séparément, opère peut-être le geste le plus radical de tous : il abolit purement et simplement la passivité qui définissait le couple originel.

Ce que ces versions ont en commun, au fond, c'est de continuer à interroger la même question centrale : qui, en Inde, a le droit de choisir qui aimer, et quel prix la société fait-elle payer à ceux qui s'y essaient ? Et ce tout en déplaçant sans cesse le curseur de la réponse à mesure que la place de la femme, la rigidité du système de caste et l'autorité des familles sur le mariage évoluent réellement dans la société indienne. Le roman de 1917 photographiait une Inde coloniale rigide, les adaptations des années 1950 reflètent les tensions d'une nation qui s'invente une identité post-indépendance, celles des années 2000 épousent l'essor d'une classe moyenne urbaine et d'une diaspora en quête de repères, celles des années 2010-2020 mettent en scène une jeunesse connectée, sexuellement plus libre, mais toujours prise dans des rapports de pouvoir genrés. Devdas n'est donc pas un simple conte que l'on ressort du placard au hasard de paresses narratives : c'est un instrument de mesure, réétalonné à chaque décennie, de la distance qui sépare l'amour individuel et le contrôle social du mariage en Inde.

Un mythe encore vivant, une identité indienne qui voyage.

Que ce récit ait aussi trouvé son public bien au-delà du Bengale hindou qui l'a vu naître - jusqu'au Pakistan et au Bangladesh, deux pays à majorité musulmane nés des partitions de 1947 et 1971 - tient à plusieurs raisons. La plus évidente est linguistique et culturelle : le Bangladesh actuel recouvre largement le Bengale oriental, où Sarat Chandra Chatterjee demeure une référence littéraire majeure indépendamment de la question religieuse. La seconde tient à la structure même du récit, suffisamment abstraite - un amour empêché par l'autorité familiale et le statut social - pour se traduire aisément dans n'importe quelle société sud-asiatique organisée autour du mariage arrangé et de l'honneur familial. Enfin, la troisième est industrielle : les cinémas indien, pakistanais et bangladais de l'après-Partition restent longtemps irrigués par les mêmes conventions narratives et musicales, héritées du parlant des années 1930, formant un espace culturel sud-asiatique demeurant, en termes de formes populaires, largement continu malgré les frontières politiques, cultuelles et langagières.

En conclusion



DC n'est certainement pas la dernière tentative de s'emparer du matériau universel et intemporel qu’est Devdas. Ce qui frappe ici, c'est la vitesse à laquelle le récit a été absorbé par une industrie cinématographique alors balbutiante - onze ans à peine après sa publication - et la constance avec laquelle chaque décennie y a trouvé un usage neuf. À l'image de Roméo et Juliette en Occident, Devdas a cessé depuis longtemps d'appartenir à son auteur pour muer en langage commun. Une manière, pour chaque génération de cinéastes indiens, de raconter à quel point il reste difficile, dans leur société, d'aimer librement…

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?

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