Où sont passées les femmes dans le cinéma indien d'aujourd'hui ?
3 juillet 2026

Qu’en est-il du public féminin en Inde ? Pourquoi les films considérés comme "de masse" ne pourraient-ils pas s’adresser à tout le monde ?
Cette prise de parole a reçu un accueil mitigé sur la toile. Certains lui ont reproché de manquer de cohérence, rappelant que les années précédentes, elle célébrait le triomphe mondial de Gangubai Kathiawadi (2022), réalisé par Sanjay Leela Bhansali - preuve qu’un film indien porté par une femme peut traverser les frontières et engranger des recettes colossales au box-office. Ses détracteurs n'ont pas manqué non plus de pointer du doigt le flop récent de son film Jigra (2024), comme pour souligner qu’il y a parfois des métrages qui ne sont tout simplement pas à la hauteur des exigences du public.
Et c’est là qu’il est important de réaliser à quel point un succès féminin en Inde reste perçu comme une anomalie, une sorte de coup de chance, tandis qu'un succès masculin est considéré comme une norme indiscutable.
Parce que depuis Gangubai Kathiawadi, deux films ont réussi à rencontrer un succès similaire (en termes de chiffre), tous deux venant de l’univers du fantastique : Stree 2 (2024) d’Amar Kaushik et Lokah - Chapter 1 : Chandra (2025) de Dominic Arun. Seul problème : que ce soit Shraddha Kapoor ou encore Kalyani Priyadarshan, beaucoup jugent leurs rôles tout de même limités comparés aux "sidekicks" représentés par Rajkummar Rao et Naslen. Alors à qui doit-on réellement le succès de ces films ? Aux femmes à l’affiche ou aux personnages masculins qui mènent finalement la danse dans le récit ?
Si Alia Bhatt est de retour sur nos écrans avec Alpha de Shiv Rawail le 3 juillet prochain, où sont les autres films portés par des femmes dans le cinéma indien aujourd’hui ?
Et si les femmes étaient… condamnées au streaming ?
L’impact de la pandémie sur le cinéma continue d’être étudié aujourd'hui. En se penchant sur le cas de l’Inde, deux choses sont à noter. D'un côté, les sorties en salles sont de plus en plus noyées par des films de masse aux budgets colossaux. De l'autre, les investissements se déversent massivement vers les plateformes de streaming (très nombreuses dans le pays).
En 2025, l’étude O Womaniya (portée par Ormax Media, Film Companion et Prime Video) a analysé la représentation féminine à l'écran et derrière la caméra entre 2020 et 2024. L’étude confirme une tendance forte : le cinéma traditionnel (destiné aux salles) peine à suivre la dynamique plus inclusive du streaming. Et ce fossé ne fait que s’accentuer désormais.
L'actrice et réalisatrice Konkona Sen Sharma confiait d'ailleurs récemment lors de son interview avec Press Trust of India que la quasi-totalité des projets qu'on lui proposait aujourd’hui étaient destinés exclusivement au web. Entre 2025 et 2026, des films majeurs comme Mrs. d’Arati Kadav, Saali Mohabbat de Tisca Chopra, The Great Shamsuddin Family d’Anusha Rizvi, Accused d’Anubhuti Kashyap ou encore System d’Ashwiny Iyer Tiwari sont tous sortis directement en ligne. Non seulement ces œuvres sont centrées sur des femmes, mais elles sont aussi réalisées par des femmes. Elles auraient clairement leur place sur grand écran. Pourtant, elles sont directement envoyées sur les plateformes. Est-ce par peur du box-office ? Les plateformes sont-elles les seules à offrir une sécurité financière face au risque d'échec commercial ?
Le problème, c’est qu'en visualisant uniquement ces films sur nos téléphones et nos ordinateurs, l'industrie crée une ségrégation des audiences. Le message implicite est clair : les luttes, les drames et les vies des femmes seraient des sujets intimes, à consommer sagement chez soi, en pyjama. La salle de cinéma, elle, reste le temple sacré du héros masculin, fort et puissant.
Et quand on y regarde de plus près, c'est précisément dans cette "prison dorée" du streaming que se joue la véritable révolution du divertissement indien. Libéré des codes rigides du box-office, le format de la websérie est devenu le grand laboratoire de l'émancipation féminine, explorant tous les genres. Par exemple sur Netflix, cette audace passe aussi bien par le réalisme brut du polar - à l’image du combat de Shefali Shah dans Delhi Crime - que par la fresque historique de Heeramandi, où des courtisanes contrôlent le pouvoir politique. La subversion s'invite même dans la comédie noire avec Dabba Cartel, qui transforme des mères de famille en baronnes de la drogue. Cette liberté se déploie sur tout le paysage numérique : Amazon Prime Video s’empare de la satire sociale avec Call Me Bae pour parler d’indépendance et de nouvelle génération, tandis que des plateformes indiennes comme ZEE5 et le géant JioHotstar se spécialisent dans le thriller psychologique et le drame régional sombre. C’est là que naissent des portraits de femmes complexes et imparfaites, comme l'inspectrice autodestructrice Rita Brown, interprétée par Karisma Kapoor dans Brown.
Or, regarder un film sur son canapé et partager un visionnage collectif dans une salle de cinéma sont deux expériences complètement différentes. En invisibilisant ces récits dans les méandres des algorithmes et des catalogues sans fin, on prive ces histoires de leur pouvoir d'impact sur la société. Des débats qu’elles peuvent engendrer, et des évolutions positives qu’elles peuvent apporter.
Pour couronner le tout, cette "prison dorée" n'a rien de sécurisé. Selon les contrats et les stratégies financières, des projets majeurs finissent par être repoussés indéfiniment, voire enterrés. C’est le cas de Chakda 'Xpress, porté par Anushka Sharma : tourné dès 2022, annoncé dans la foulée, mais toujours dans l’attente d’une potentielle sortie malgré une relance par l’équipe d’une arrivée prochaine sur Netflix.
En reléguant les récits féminins à la sphère privée du streaming, l'industrie n'est-elle pas en train de redéfinir subtilement l'espace public comme un territoire exclusivement masculin ? Si les femmes font le succès économique des plateformes, pourquoi leur refuse-t-on le droit de conquérir les salles de cinéma ?
Et si les femmes étaient… privées du droit à l'erreur ?
L'année 2026 a démarré sur une note contrastée avec la sortie de Mardaani 3, réalisé par Abhiraj Minawala. Pour ce troisième volet, la production a vu grand en triplant le budget par rapport aux précédents opus. Pourtant, le box-office est resté similaire aux scores habituels de la franchise, générant donc des bénéfices inférieurs. Le métrage n'en demeure pas moins rentable, prouvant que le public est toujours fidèle à Rani Mukerji. Pour le réalisateur, ce succès sécurise l'avenir de la saga : tant que l'héroïne rassemble les foules, une suite reste envisageable.
En parallèle, le parcours de Taapsee Pannu — dont la carrière a explosé à Bollywood grâce à Naam Shabana (2017) — rappelle que le combat des actrices pour s'imposer dans l’industrie est permanent. Bien qu'elle ait prouvé sa capacité à porter seule des projets féministes puissants, elle n’a jamais obtenu la stabilité financière ou professionnelle de ses confrères masculins. Son dernier film, Assi (réalisé par Anubhav Sinha), en est le parfait exemple : encensé par la critique, il a malheureusement été boudé par le grand public.
Ces deux trajectoires soulèvent une question de fond : Mardaani 3 doit-il son succès au fait que l'inspectrice Shivani Shivaji Roy emprunte les codes du héros masculin traditionnel ? À l'inverse, Assi a-t-il échoué parce que son sujet, qui dénonce ouvertement le patriarcat et les agressions sexuelles, bouscule trop frontalement l'audience masculine ?
Lors de la promotion d’Assi, Tapsee expliquait :
« Des films comme Assi sont sur le point de devenir une espèce en voie d'extinction. C'est tellement difficile pour une actrice de porter un film sur ses épaules, peu importe le nombre de succès que vous avez derrière vous. Je dois faire mes preuves à chaque nouveau projet. On ne me pardonnera jamais un échec sous prétexte que j'ai rapporté de l'argent par le passé. Je dois me battre pour chaque film. »
Ce témoignage met en lumière l'injustice systémique du box-office indien. À titre de comparaison, un acteur comme Akshay Kumar (qui partageait l'affiche de Baby avec elle en 2015) peut enchaîner plusieurs flops dans le même genre cinématographique tout en conservant la confiance aveugle des producteurs. Pour Taapsee, en revanche, un seul bide peut faire fuir les réalisateurs et mettre sa carrière en pause.
Pour aller du côté du sud de l’Inde, il y a des exemples similaires à celui de Assi, comme The Girlfriend (2025) de Rahul Ravindran. Un vrai désastre au box office quand on sait qu’il n’a pas réussi à rattraper la moitié de son budget initial.
Et parfois, cela n’est même pas la faute de l’actrice principale. Par exemple, la sortie ratée de War 2 (2025) a poussé la maison de production Yash Raj Film à décaler la sortie d’Alpha, initialement prévue le 25 décembre 2025. Cette façon de faire, soit pour éviter un clash au box-office avec un autre film, soit par peur des retours négatifs, a toujours été un indicateur pour l’audience que le métrage en question ne va peut-être pas répondre à leurs attentes. C'est donc une façon implicite de dire que l'équipe ne croit pas en son projet...
Dans l'industrie cinématographique indienne, le droit à l'erreur reste donc un privilège strictement masculin. Alors comment celle-ci peut-elle évoluer si la moitié de ses talents avance avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, privée de la simple liberté d'échouer ?
Et si les femmes étaient… de simples arguments marketing ?
Pour se donner une image progressiste et inclusive, de nombreuses productions appuient aujourd'hui leur promotion sur une tête d'affiche féminine. Pourtant, à l'écran, force est de constater que ces personnages dits « principaux » n’ont au final qu’un rôle tertiaire, voire oubliable. Prenez Rashmika Mandanna dans Animal (2023) : son personnage, Geetanjali, ne sert que de jauge pour mesurer le degré de folie et de domination du héros. Nayanthara dans Jawan (2023), dont le rôle est littéralement relégué au second plan, était initialement présentée comme une femme d'action indépendante, mais elle finit par être réduite au rang de simple petite-amie, spectatrice de l’histoire. Plus récemment encore, les films Devara (2024) ou même Peddi (2026) mettent en scène une Janhvi Kapoor hyper-sexualisée dans un rôle totalement insignifiant (Nous en parlons davantage dans l’épisode 127 du podcast Namaste Le Cinéma).
2026 s’impose également comme l’année du triangle amoureux stéréotypé, où le héros se retrouve toujours courtisé par deux femmes prêtes à tout pour lui, comme dans Pati Patni Aur Woh Do, Hai Jawani Toh Ishq Hona Hai ou encore Cocktail 2. Un schéma d’autant plus criant que le public est de moins en moins dupe face à des messages douteux et des récits réducteurs.
Mais il y a plus subtil encore (ou pas) : le très attendu Toxic (2026), réalisé par la cinéaste indépendante Geethu Mohandas. Sur le papier, voir une réalisatrice respectée aux commandes d’un immense blockbuster d’action, porté par un énorme casting composé de plusieurs actrices célèbres, ressemble à une victoire. A l’affiche : Kiara Advani, Nayanthara, Huma Qureshi, Tara Sutaria ou encore Rukmini Vasanth. À y regarder de plus près toutefois, le piège est immense et même s’il faudra attendre la sortie du film pour réellement se faire un avis, la sensation que ces figures féminines ne semblent exister que pour graviter autour du héros, incarné par la superstar Yash, est flagrante.
Nous sommes en plein “feminist-washing” : une instrumentalisation du féminisme comme simple argument marketing, sans jamais en bousculer le fond. On recrute des actrices puissantes pour ne leur offrir que des rôles de faire-valoir émotionnels, de moteur à la vengeance du héros, ou de caution morale destinée à justifier la violence d'une masculinité ultra-agressive. Un mécanisme particulièrement visible dont nous vous parlions déjà dans notre investigation sur le complexe du sauveur dans le cinéma indien.
Si réunir les plus grandes actrices du pays ne suffit plus qu'à servir de décor au héros, une question se pose : où sont les véritables héroïnes du cinéma indien aujourd'hui ?
Et si les femmes reprenaient le contrôle, tout simplement ?
Face aux blocages des studios et aux rôles trop superficiels, beaucoup d’actrices ont compris qu’elles ne pouvaient plus attendre de trouver les bons scénarios. La vraie nouveauté, c'est qu'elles décident depuis un moment de devenir productrices pour financer elles-mêmes leurs propres films et ainsi explorer des rôles différents.
Ce n’est pas un hasard si Anushka Sharma (avec sa société Clean Slate Filmz) a produit des œuvres aussi sombres et complexes que NH10 (2015) ou Bulbbul (2020), ou si Deepika Padukone a choisi de porter l'histoire d'une survivante d'attaque à l'acide avec Chhapaak (2020). Alia Bhatt a suivi la même trajectoire en fondant Eternal Sunshine Productions pour s’offrir la comédie noire Darlings (2022) ou le thriller Jigra (2024). Récemment, Kriti Sanon a fait la même chose en produisant le thriller Do Patti (2024) pour incarner un double rôle inédit, pendant que Richa Chadha finançait le film indépendant Girls Will Be Girls (2025).
Aujourd'hui, cette prise de pouvoir continue : l'actrice Huma Qureshi s'apprête à faire ses débuts comme productrice avec le très attendu Baby Do Die Do, un projet né de cette même urgence de diversifier les profils féminins à l'écran. En investissant leur propre argent et leur influence, ces femmes ne cherchent plus à s'intégrer dans le système ; elles créent leur propre voie.
Samantha Ruth Prabhu expliquait également auprès de Gulte que la création de sa maison de productions Tralala Moving Pictures était un “premier pas” pour faire bouger les choses : “Si je dis que j'ai foi dans les scénarios centrés sur des femmes, si j’y crois sincèrement, alors je dois y investir mon propre argent. Sinon, je n'ai plus qu'à me taire.” Ainsi, l'actrice est à l’affiche cette année du film d’action Maa Inti Bangaaram, réalisé par B. V. Nandini Reddy dans lequel elle interprète une belle-fille loin d’être parfaite.D'ailleurs, le film est également bien parti pour marquer l'histoire à Tollywood en étant le premier film women-centric à franchir la barre des 100 crores de roupies.
Mais au fond, est-ce la seule solution ? Devoir payer soi-même son film pour avoir le droit d'exister sur grand écran ?
C'est une magnifique preuve d'indépendance, mais c'est aussi une sacrée charge mentale en plus. Dans un système encore profondément patriarcal, les acteurs, eux, n’ont clairement pas besoin de sortir leur portefeuille pour qu'on leur écrive de grands rôles.
Et si les femmes étaient… là où l’audience le souhaite ?
L'audience a en réalité bien plus de pouvoir que ce que l'on pense, et il est bon de le rappeler. Si l’industrie du cinéma va là où l’argent mène, l’argent va là où le public décide de se rendre. Certains films commencent ainsi à surprendre totalement le box-office en devenant des succès indéniables, simplement parce qu’ils refusent de céder aux tendances du marché et misent avant tout sur la force de leur récit. C’est ça, la magie du cinéma.
En 2025, Saiyaara, une romance de Mohit Suri avec deux jeunes nouveaux comédiens, a défié tous les pronostics. En attirant une audience particulièrement mixte, ce long-métrage a ravivé la flamme de l'âge d'or des comédies romantiques du début des années 2010. Une époque pas si lointaine où des triomphes comme Band Baaja Baaraat (2010), Yeh Jawaani Hai Deewani (2013), 2 States (2014) ou Tanu Weds Manu (2011) prouvent que des récits centrés sur des dynamiques relationnelles modernes et des héroïnes affirmées peut engendrer des recettes historiques. Le succès de Saiyaara est donc la preuve que le genre d'un film ne définit pas sa cible, et qu'une grande partie du public - probablement lassée de voir encore et toujours la même chose - réclame activement de vraies propositions.
Et peut-être que ça peut passer par des récits pour tous, avec des têtes d’affiche de tous genres.
Conclusion
Alors, où sont passées les femmes dans le cinéma indien d’aujourd’hui ?
En réalité, elles sont partout. Elles sont en ligne à porter les projets audacieux, elles sont sur les affiches des gros blockbusters à marquer les spectateurs même avec un temps réduit, elles produisent des longs-métrages qui visent à bousculer les genres et dans lesquelles elles peuvent explorer de nouvelle dynamique et surtout, elles remplissent les sièges des salles de cinéma.
D’ailleurs, le constat dépasse largement les frontières de l'Inde : même à Hollywood, le triomphe historique de Barbie dont parlait Alia Bhatt n'a pas suffi à briser un plafond de verre industriel qui continue de reléguer les récits féminins au second plan. Il reste donc encore beaucoup à faire pour permettre aux actrices, réalisatrices, scénaristes, directrices photo et bien d’autres de réellement s'approprier le territoire vaste qu’est le cinéma. D’ailleurs, 2026 nous réserve encore des surprises, avec des projets d'envergure : de l’ambitieux thriller policier Daayra de Meghna Gulzar porté par Kareena Kapoor Khan, au biopic dramatique Eetha dans lequel Shraddha Kapoor incarne une icône de la danse, en passant par Shakti Shalini qui verra la révélation Aneet Padda faire ses débuts dans le célèbre Maddock Horror Comedy Universe.
En 2021, Taapsee Pannu confiait qu'elle ne serait pleinement satisfaite que le jour où une femme aurait enfin droit à sa propre “hero entry” à l'écran — cette scène d'introduction ultra-stylisée et souvent filmée au ralenti, traditionnellement réservée aux superstars masculines. Par le passé, les rares actrices qui y avaient droit, se retrouvaient filmées sous un angle glamour, voir complétement sexualisée, pour introduire la future conquête amoureuse du héros.
Le changement est en marche.
Dans le succès surprise tamoul Blast (2026), réalisé par Subash K. Raj, les actrices Preity Mukhundhan et Abhirami ont obtenu ce traitement de faveur. Voir les spectateurs hurler de joie dans les salles face à leur entrée en scène prouve une chose essentielle : l’amour du du grand écran n'a pas de genre.
La véritable question n'est plus de savoir où sont les femmes, mais de savoir quand l'industrie acceptera enfin de leur laisser toute la place qu'elles méritent.
