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Priyanka Chopra Jonas blanchit-elle le régime nationaliste de Modi en Occident ?

18 juillet 2026
Priyanka Chopra Jonas Oscar Modi
Vous vous souvenez de ce qui s'est passé aux Oscars 2026 ? Sur scène, l’acteur espagnol Javier Bardem arbore un pin "No to War" et lâche un "Free Palestine" devant le monde entier. À ses côtés, Priyanka Chopra Jonas - ambassadrice UNICEF, icône mondiale, l’une des rares actrices indiennes à avoir conquis Hollywood - sourit. Un hochement de tête timide et… silence. Le genre de silence qui, sur les réseaux, ne passe pas inaperçu. Le surnom moqueur "Daal Gadot" circule aussitôt, par analogie avec Gal Gadot et ses propres ambiguïtés politiques. (1)

Mais qui est vraiment Priyanka Chopra Jonas ? Et surtout : est-ce que ce silence aux Oscars est un accident, ou le dernier épisode d'un schéma qui dure depuis des années ?



"Miss Monde, ambassadrice UNICEF, icône féministe" : le packaging

Pour comprendre pourquoi ce qu’il se passe avec Priyanka est troublant, il faut d'abord rappeler ce qu'elle représente - ou ce qu'elle est supposée représenter.

Couronnée Miss Monde en 2000, elle devient l'une des actrices les mieux payées de Bollywood avant d’accomplir quelque chose que presque personne avant elle n'avait fait : s'imposer à Hollywood en tant que femme indienne, sans passer par la case "rôle secondaire exotique". Quantico (2015-2018), Baywatch : Alerte à Malibu (2017), Matrix Resurrections (2021), Citadel (depuis 2023)... La comédienne construit une carrière internationale solide. Et avec elle, une image. Celle d'une femme qui a brisé les codes, qui parle de diversité, de représentation, de la force des femmes issues de minorités.

Et puis, il y a l'UNICEF. Depuis 2006, elle est ambassadrice de bonne volonté, avec un focus particulier sur les droits des enfants et l'égalité des genres. Elle prend la parole dans des forums internationaux. Elle incarne, en théorie, une certaine conscience du monde. Et c'est précisément pour ça que ce qui suit interroge fortement. Parce que plus l’on regarde dans le détail, plus les contradictions s'accumulent.

Mars 2026, podcast Joe Rogan : quand le récit culturel ressemble à s’y méprendre à de la propagande.

Commençons par ce qu’il y a de plus récent. En mars 2026, Priyanka est l'invitée du Joe Rogan Experience, l'un des podcasts les plus écoutés au monde. Elle y affirme alors que l'Inde "n'est jamais allée conquérir d'autres peuples", et décrit les Moghols aux côtés des Britanniques et des Portugais comme des puissances qui "sont venues en Inde" de l'extérieur.

Sur le papier, ça peut sonner comme une interprétation historique éminemment personnelle. Dans le contexte de l'Inde de 2026, c'est une lecture qui résonne autrement.

Ce cadrage - une Inde fondamentalement non-agressive, "envahie" successivement par des puissances extérieures dont il faudrait guérir les blessures - est précisément celui que mobilise l'idéologie de l’Hindutva, le nationalisme hindou qui structure le projet politique du BJP de Narendra Modi. C'est dans ce récit que s'inscrit la reconstruction du Ram Mandir à Ayodhya, construit sur les ruines d'une mosquée démolie, et les politiques de "restauration" culturelle prônées par le gouvernement.

Priyanka ne cite certes pas le BJP. Elle ne mentionne pas Modi. Mais elle tient ce discours devant des dizaines de millions d'auditeurs occidentaux qui n'ont, pour la plupart, aucune raison de connaître les enjeux politiques internes à l'Inde - et sans mentionner que l'empire moghol a aussi produit le Taj Mahal, la cuisine biryani, le soufisme, une synthèse culturelle constitutive de ce qu'on appelle aujourd’hui la civilisation indienne.

Est-ce de l'ignorance ? De la maladresse ? Ou est-ce que Priyanka Chopra sait exactement ce qu'elle dit ?

2018-2019 : Modi à la réception, "Jai Hind" après les frappes

Pour répondre à cela, il faut remonter en arrière. En décembre 2018, Priyanka Chopra épouse Nick Jonas. Parmi les événements organisés autour du mariage se tient une réception à Delhi, au Taj Palace Hotel, à laquelle Narendra Modi est convié. Priyanka poste alors un remerciement : "Un grand merci du fond du cœur à notre Premier ministre Narendra Modi ji pour nous avoir honorés de sa présence. Touchée par vos mots bienveillants et vos bénédictions." À ce moment-là, Modi est sous le feu des critiques internationales pour ses politiques vis-à-vis des minorités musulmanes et sa gestion de la situation dramatique au Cachemire. (2)

Deux mois plus tard, le ton change radicalement. Après l'attentat de Pulwama et les frappes indiennes au Pakistan à Balakot, elle tweete "Jai Hind #IndianArmedForces". Sans un mot pour les civils des deux côtés, sans appel à la désescalade entre deux puissances nucléaires. (3)

À la Beautycon de Los Angeles, la créatrice de contenu Ayesha Malik l'interpelle : "Vous êtes ambassadrice UNICEF pour la paix et vous encouragez une guerre nucléaire contre le Pakistan." Priyanka Chopra répond alors : "Quand vous aurez fini de vous défouler... Je suis patriote", avant d'ajouter : "Ne criez pas. Ne vous ridiculisez pas." La vidéo devient virale. Une ministre pakistanaise des droits humains demande à l'UNICEF de revoir son statut d'ambassadrice. (4)

Est-ce que ce positionnement pro-Modi, pro-armée, est une conviction profonde ? Ou est-ce déjà, en 2018-2019, une stratégie ?

L'épisode Quantico : la menace qui change tout ?

Il y a un moment dans cette histoire qui mérite qu'on s'y arrête vraiment. En 2018, dans la saison 3 de Quantico, un épisode intitulé "Blood of Romeo" met en scène des nationalistes hindous fomentant un attentat pour faire capoter un sommet de paix Inde-Pakistan. La réaction est immédiate : le Hindu Sena, groupe d'extrémistes hindous, brûle l'effigie de Priyanka à New Delhi. Elle est insultée de "traîtresse” et s'excuse publiquement sur Twitter : "Je suis profondément attristée et désolée que certaines sensibilités aient été heurtées par un récent épisode de Quantico. Ce n'était pas et ne sera jamais mon intention. Je présente mes sincères excuses. Je suis une indienne fière et cela ne changera jamais." (5)

Ce revirement face à la pression de la droite hindoue est frappant, en particulier quand, selon la chaîne ABC, l’actrice n'avait aucune implication dans le casting ni dans les scénarios de la série. Elle s'excuse donc pour un contenu qu'elle n'a pas écrit, sous la pression d'extrémistes qui brûlent son effigie. (6)

La question qu'on peut se poser ici : est-ce que cet épisode marque un tournant ? Est-ce que la violence symbolique des extrémistes hindous contre elle l'a forcée à recalibrer ses positions publiques ? Si c'est le cas, ce qu'on observe depuis 2018 n'est peut-être pas une conviction idéologique. C'est peut-être du calcul ou de la peur. Ce qui, d'une certaine façon, pose une question encore plus inconfortable.

Le retour à Bollywood : a-t-elle choisi sa carrière plutôt que ses convictions ?

Parce qu'il faut parler de l'éléphant dans la pièce. Priyanka a quitté Bollywood pour Hollywood à un moment où sa carrière indienne stagnait - et ce départ n'a pas été sans friction. Au sein d’une industrie où les liens avec le pouvoir politique sont aussi étroits qu'ils le sont dans le cinéma indien, couper les ponts avec le système Modi peut signifier se couper de projets, de financements, de portes.

Or, regardez son line-up actuel. Le retour au cinéma indien est acté par la grande porte, notamment avec Varanasi de S.S. Rajamouli. La question est brutale mais légitime. Est-ce que le repositionnement visiblement pro-BJP de Priyanka - les remerciements à Modi, le récit nationaliste sur Joe Rogan, les silences stratégiques - sont le ticket d'entrée pour son retour dans l'industrie indienne ? A-t-elle choisi sa carrière plutôt que ses convictions ?

Ce ne serait pas la première fois qu'une star navigue entre ses intérêts économiques et ses prises de position publiques. Mais quand on est ambassadrice UNICEF et qu'on se présente comme une voix pour les plus vulnérables, le coût moral de ce calcul est différent.

Les positions qui esquivent (2019-2026)

Et puis, il y a tout ce qu'elle dit, et comment elle le dit. Sur la loi sur la citoyenneté (CAA), passée en 2019 et massivement critiquée pour avoir explicitement exclu les musulmans d'une voie accélérée vers la citoyenneté indienne, Priyanka tweete : “Dans une démocratie florissante, élever sa voix pacifiquement et se heurter à la violence est une chose inadmissible." Elle condamne effectivement la violence contre les manifestants mais ne nomme pas la loi, ne la critique pas, ne prend pas position sur le fond. Elle sera plus tard critiquée pour s'être exprimée sur le mouvement Black Lives Matter tout en ayant maintenu un silence sur les lynchages anti-musulmans en Inde et les violences liées à la CAA. (7) (8)

Sur Gaza, le tableau est similaire : des gestes minimaux, soigneusement calibrés. En novembre 2023, elle signe une lettre ouverte avec d'autres célébrités appelant au cessez-le-feu. En décembre 2023, elle relaie un post UNICEF appelant à un cessez-le-feu humanitaire pour les enfants. En mai 2024, elle partage l'image "All Eyes on Rafah", avant d'apparemment supprimer une story pro-Palestine, ce qui lui vaut des accusations de manque de sincérité. Elle figure alors sur les listes de boycott #Blockout2024, désignée comme "complice" de son silence. (9)

Ses gestes sur Gaza sont perçus par beaucoup comme le strict minimum et le contraste n'échappe à personne entre son soutien affiché à l'armée indienne lors des frappes contre le Pakistan en 2019, et sa réserve face au génocide palestinien. (10) (11)

Ce n'est pas qu'elle ne sache pas prendre position. C'est qu'elle sait exactement quand le faire, et quand ne pas le faire.

Alors : duplicité, peur ou conviction ?



Revenons à notre question de départ. Ce silence aux Oscars 2026, à côté de Javier Bardem, ça veut dire quoi exactement ?

On peut lui accorder le bénéfice du doute sur chaque épisode pris isolément. Un remerciement protocolaire à un chef d'État lors d'une réception, un élan patriotique après un attentat, une prudence compréhensible face à des sujets complexes. Pris ensemble, en revanche, ces épisodes forment quelque chose de plus difficile à ignorer : un alignement constant avec la rhétorique du BJP et du nationalisme hindou, devant des audiences occidentales qui n'ont pas les codes pour le déchiffrer, combiné à une esquive systématique dès qu'il s'agit de protéger les minorités musulmanes en Inde ou de critiquer le gouvernement Modi.

Est-ce qu'elle en est consciente ? Est-ce qu'elle assume ? Ou est-ce qu'elle est prise dans un système qui la dépasse, et dont elle a besoin pour relancer sa carrière en Inde ?

La réponse honnête, c'est qu'on ne sait pas. Ce qu'on sait, c'est que l'effet est bien réel : Priyanka Chopra Jonas, star internationale et ambassadrice humanitaire, normalise auprès d'un public global une vision de l'Inde qui minimise ses fractures internes et absout son gouvernement. Que ce soit voulu ou pas, ça mérite qu'on en parle.

mots par
Asmae Benmansour-Ammour
« Quand Nivin Pauly a dit mon prénom, je ne m'en souvenais même plus moi-même. »
lui écrire un petit mot ?

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