Critique de Gandhi Talks, l’audace du silence face au défi de l’écriture…
28 avril 2026

Le résultat est une œuvre inclassable, imparfaite, parfois frustrante, mais indéniablement singulière.
Le métrage suit Mahadev (Vijay Sethupathi), jeune diplômé au chômage incapable de décrocher un emploi municipal faute de pouvoir verser le pot-de-vin attendu. Sa trajectoire croise celle de Mohan (Arvind Swamy), un homme d'affaires au bord du gouffre, et d'un pickpocket récidiviste campé avec gourmandise par Siddharth Jadhav. En toile de fond, une évidence corrosive : le "Gandhi" dont parle le titre, c'est le visage du Mahatma sur les billets de roupie, symbole d'une honnêteté que la société a depuis longtemps bradé.
Kishor Pandurang Belekar inscrit son film dans la filiation directe du Pushpaka Vimana de Singeetam Srinivasa Rao (1987), référence absolue du cinéma indien sans dialogue. Et la comparaison est flatteuse autant qu'elle est un défi. Car si l'intention est clairement là, le film pèche par excès d'information et d'exposition pour une œuvre censée se passer de mots. Le silence, ici, n'est pas toujours organique : il peut sembler imposé, comme si le parti pris formel précédait parfois la nécessité narrative.
Toutefois, quand Gandhi Talks fonctionne, il fonctionne vraiment. La mise en scène de Kishor Pandurang Belekar révèle un vrai sens du rythme visuel, une capacité à couper franc entre deux scènes pour créer une tension ou une ironie.
La façon dont il tranche abruptement d'une séquence à l'autre, avant de retrouver un style narratif plus posé, trahit une maîtrise réelle du montage. L'engagement du spectateur est maintenu, du moins dans une large partie du métrage ce qui, pour une œuvre entièrement privée de parole, relève d'une véritable performance d'auteur.
Sous l'expérience formelle se cache un propos nourri et, hélas, universel : le pouvoir de l'argent à déformer les comportements, à tordre les morales, à placer les individus face à leurs propres limites. La dichotomie riche/pauvre structure le récit avec une clarté qui est à la fois sa force et sa limite. Car si la corruption quotidienne de la société indienne est dépeinte avec une lucidité bienvenue, le film n'offre rien de vraiment neuf sur le fond. L'écriture et la caractérisation versent parfois dans un manichéisme un peu trop lisible : les bons sont trop bons, les corrompus trop évidents, là où une ambiguïté plus troublante aurait décuplé l'impact émotionnel. La seconde partie du film accuse davantage ce déficit, s'enlisant dans des séquences sans ligne directrice évidente. La réalisation y gagne moins que l'écriture n'y perd.
Le vrai miracle de Gandhi Talks, c'est cependant son casting pan-indien, qui s'empare du défi avec une générosité rare.
Sans mots pour s'appuyer, chaque acteur redécouvre la grammaire première du jeu : le regard, la posture, la respiration, le geste infime. Vijay Sethupathi impose une présence d'une douceur et d'une vérité constantes, portant Mahadev avec une innocence et une chaleur qui font qu'on lui veut du bien dès les premières minutes. Arvind Swamy livre une performance plus intérieure, tout en retenue, tandis que Siddharth Jadhav apporte une énergie comique très efficace. Aditi Rao Hydari, dans un rôle moins développé, complète avec grâce un ensemble qui honore le pari du film.
La bande originale d'A.R. Rahman - entendue ici dans sa version tamoule lors de la projection au Festival des Cinémas Indiens de Toulouse - joue le rôle que le dialogue a déserté : elle colore les émotions sans jamais les écraser, soutient le rythme narratif avec une finesse qui sied parfaitement à l'esprit de l'œuvre. Le compositeur oscarisé ne cherche pas à voler la vedette au silence : il l'accompagne, le sublimant parfois.
En conclusion
Gandhi Talks est un film imparfait, davantage réussi en tant qu'exercice de mise en scène que comme objet d'écriture. Il lui manque parfois le courage d'aller jusqu'au bout de sa propre logique ; celle d'un silence pleinement assumé, organique, porteur de sens à chaque instant. Mais il lui reste cette chose précieuse et de plus en plus rare : l'audace. Celle de raconter autrement, de faire confiance à l'image et au corps des acteurs là où le cinéma contemporain surinvestit le verbe.
LA NOTE: 3,5/5
