Bolly&Co Magazine: Critique : Lootera
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Critique : Lootera

C
CRITIQUE


Lootera
mots par asmae, numéro 7, 2014
Début 2011, les cérémonies de récompense décernent des trophées à tout va pour les meilleurs artisans du cinéma hindi de l’année précédente. Dans la catégorie des Meilleurs Espoirs, deux noms reviennent incessamment en tant que lauréats : Ranveer Singh et Sonakshi Sinha. Le premier, cousin au second degré de l’actrice Sonam Kapoor, a débuté dans la romcom Band Baaja Baaraat produite par Yash Raj. La seconde, fille de l’acteur Shatrughan Sinha, jouait la chérie de Salman Khan dans le blockbuster Dabangg. Alors que l’industrie les brosse allègrement dans le sens du poil, un autre film est salué malgré un casting sans grosse tête : Udaan, réalisé par Vikramaditya Motwane. Il révélait au grand public l’excellent Rajat Barmecha, hélas évincé par le potentiel commercial du poulain Ranveer.

Pourtant, pendant les deux années qui suivent leurs débuts encensés, Ranveer Singh comme Sonakshi Sinha n’entreront pas dans la légende. Si l’un a été très peu productif avec un seul film (Ladies V/S Ricky Bahl) au succès mitigé, l’autre a enchaîné les œuvres avec des grandes vedettes (Akshay Kumar, Ajay Devgan, Salman Khan...) mais dans des rôles ineffables de cruche écervelée. Jolis minois sans grande consistance, on attendait mieux de ceux que le tout Bollywood s’est empressé de nommer comme les représentants de la nouvelle génération de l’industrie de Mumbaï. Mais dès novembre 2011, ils avaient signé Lootera, un drame réalisé par Vikramaditya Motwane, qui leur faisait confiance pour son second projet. On espère beaucoup de ce film qui s’annonce grandiose en terme d’écriture et de réalisation. Adapté librement de la nouvellede O. Henry The Last Leaf (traduisible par « La Dernière Feuille »), le long-métrage s’étendra sur deux ans de tournage et de montage, processus ralenti par la blessure au dos du téméraire Ranveer et l’emploi du temps surchargé de la ‘bankable’ Sonakshi. Le filmage sera d’ailleurs laborieux, d’importantes intempéries détruisent les décors et coûtent plus de 50 000 roupies à l’équipe de production. Les séquences enneigées seront donc tournées en plein été, grâce à un système de neige artificielle.

Produit par Ekta Kapoor et Anurag Kashyap, Lootera sort finalement en juillet 2013, où il ne trouvera pas son public. Pourquoi ? La bande-annonce avait pourtant de quoi effacer toutes nos inquiétudes : intense, grandiose et intelligente.

Pas assez commercial ? Trop élitiste ? Ou tout bonnement raté ? A force d’attendre, l’audience a finalement déserté ce film. A-t-elle eu raison ?


Dans le Bengale-Occidental de 1953, le zamindar de Manikpur (Barun Chanda) voit ses terres et ses biens s’effriter après l’indépendance. Sa fille, Pakhi Roy Chaudhary (Sonakshi Sinha) aspire à une carrière d’écrivain. Varun Shrivastav (Ranveer Singh) est archéologue et arrive à Manikpur pour effectuer des fouilles avec son collègue et ami Devdas (Vikrant Massey). Varun et Pakhi tombent inévitablement amoureux l’un de l’autre, mais le jeune homme tente comme il peut de refréner ses sentiments...

Inutile de vous en dire plus, ou Lootera perdrait tout son intérêt. Soyons clairs immédiatement : si vous aimez les films au rythme soutenu ponctués d’action et de dynamisme ; passez votre chemin, car Lootera n’est certainement pas pour vous. Il s’agit d’un drame à la cadence plus modérée, une œuvre posée qui ennuiera probablement les fans de masala puissants et blindés de testostérones. Mais pour les autres, prenez le temps de vous arrêter sur ce qui est le film le plus fin des filmographies de Ranveer comme de Sonakshi.

En premier lieu, la photographie de Mahendra J. Shetty est fine et réaliste ; au plus proche des héros. Elle capte les peurs, les secrets et les violences des protagonistes avec beaucoup d’humanité. Parfois en plan fixe, parfois caméra à l’épaule ; l’image ne se contente pas d’être belle, d’être stimulante visuellement. Elle dégage de véritables émotions. Les ralentis sont exploités judicieusement, avec une dominante de couleurs froides, à la fois caractéristique du style des 1950’s et de la saison hivernale durant laquelle se déroulent les événements.

C’est ainsi que Lootera aurait allègrement pu être un film muet. Ses comédiens investissent leurs personnages avec conviction, aussi bien mentalement que physiquement. Les silences sont employés dans des temps forts du film, avec minutie et savoir-faire. De plus, Lootera s’inscrit dans sa période de contextualisation jusque dans les détails. Par exemple, dans la résidence du zamindar résonne « Tadbeer Se Bigdi Hui Taqbeer Bana Le » du succès de 1951 Baazi ; avec Dev Anand, Geeta Bali et Kalpana Kartik.
Si les tenues du casting sont aussi remarquables de finesse, c’est surtout la transformation des acteurs qui impressionne.

Loin de son image de poupée, Sonakshi affiche un look très naturel, à peine maquillée et vêtue exclusivement de sarees bengali. On oublie ses rôles foireux du passé, car elle est Pakhi dans son entièreté ; de sa mine boudeuse à sa passion dévorante pour Varun. Enfin, elle écope d’un rôle qui met en évidence son potentiel, jusque-là resté inconnu. Cette jeune femme incarne ce côté ‘beauté des années 1950’ en elle ; et fait inévitablement penser à de grandes dames de l’Âge d’Or comme Sadhana ou Mala Sinha. Loin de l’archétype du mannequin anorexique qui fait désormais légion chez les actrices de Bollywood, la star de Lootera prouve ainsi qu’on peut être belle et talentueuse dans un film intelligent sans entrer dans le diktat de l’extrême minceur. Quant à Ranveer, il donne réellement de sa personne dans un rôle complexe, à multiples facettes. Après deux films populaires, deux romcom, deux films avec Anushka Sharma, deux productions Yash Raj ; il sort de sa zone de confort et propose une interprétation irréprochable dans Lootera. De sa propre confession, son style est un amalgame entre Dev Anand et James Dean. Le mélange est étonnant ; mais surtout franchement intéressant.

Le jeune acteur de télévision Vikrant Massey, que les fans de la série Qubool Hai connaissent très bien dans la peau de Ayaan Ahmed Khan, fait ses débuts au cinéma avec ce film. Si le trailer semble annoncer un rôle plutôt anecdotique, Vikrant est en réalité l’un des héros de ce long-métrage vif. Il campe Devdas (non, pas le célèbre ivrogne épris de Paro !), l’ami et confident de Varun. Le comédien est formidable en second couteau efficace, et laisse un souvenir mémorable. Retenons également les prestations honnêtes de Arif Zakaria, Barun Chanda, Divya Dutta et de la danseuse bengalie Shirin Guha, dont c’est aussi le premier rôle sur grand écran.

Le film possède une ambiance particulière qui n’est pas sans rappeler l’œuvre populaire Fanaa, avec Kajol et Aamir Khan. >





Des paysages enneigées au pitch, Lootera a ce parfum très entier que l’on trouvait déjà dans la réalisation de Kunal Kohli, la photographie lisse ‘made in Yash Raj’ en moins. Il a de plus pris le parti de mettre en avant un personnage féminin plutôt avant-garde et sophistiqué pour l’époque : une fille de zamindar qui songe à une carrière d’auteur, qui conduit les voitures comme son destin. La force de Pakhi, c’est d’être fidèle à elle-même. Elle s’éprend de Varun sans calcul ni réflexion. Elle le déteste ensuite avec la même intégrité. La transparence de Pakhi contraste donc avec l’opacité de Varun, taciturne et mystérieux. C’est dans l’ambivalence de son couple que Lootera puise sa particularité. C’est cet équilibre devenu instable entre Pakhi et Varun qui fait le sel de l’œuvre, qui trouve son sens dans cette disharmonie.

Les héros nous montrent particulièrement leur (in)capacité à lutter contre leurs faiblesses.

Pour l’un, c’est son passé. Pour l’autre, c’est sa maladie. Ils rejettent surtout le soutien de l’autre dans leurs maux. Varun ne veut pas de l’affection de Pakhi quand cette dernière en vient à refuser vivement le soutien du garçon. C’est aussi cette relation ballante entre amour et haine, confiance et trahison qui fait le cœur de Lootera. On en revient donc à ce fil rouge que constitue la notion de discordance et de déséquilibre.

Mais surtout, Lootera exploite un élément de l’intrigue et en fait son véritable fil conducteur : la feuille, personnage à part entière de la coproduction d’Anurag Kashyap et Ekta Kapoor. De leurs premiers flirts à la preuve d’amour finale, la feuille est d’abord vectrice d’attachement entre Pakhi et Varun pour ensuite devenir le symbole de l’espoir pour l’une comme pour l’autre. Vikramaditya Motwane a brillamment revisité l’histoire de O. Henry avec subtilité.
C’est ainsi qu’un réel atticisme se dégage de Lootera, pur et élégant sans manquer de rationalisme.

On a ici une œuvre raffinée bourrée de méticulosité dans sa mise en scène et son écriture. Un tel soin est d’autant plus appréciable en ces temps de disette artistique, où les blockbusters abrutissants priment sur les projets aboutis.

Qui dit film indien dit musique. Lootera ne déroge pas à la règle avec sa bande-originale que l’on doit au talentueux Amit Trivedi. La jolie ballade « Sawaar Loon » de Monali Thakur fait penser à des titres mémorables comme « Aap Ke Nazron Ne Samjha » de Anpadh (1962) et « Abhi Na Jao Chhod Kar » de Hum Dono (1961). Ensuite, le parolier Amitabh Bhattachary a pose sa voix sur trois titres. Le premier est « Ankahee », morceau lent qu’il interprète en solo, faisant ainsi écho à ce titre illustrant la solitude des amants après leur séparation et l’isolement dans lequel ils vivent. Le second est le son le plus réussi de l’album : « Shikayatein », qu’il partage avec Mohan Kanan. Sa partition au violon est magistrale, et est d’ailleurs régulièrement utilisée dans le long-métrage comme accompagnement de fond.

Enfin, « Monta Re » est chanté également par Swanand Kirkire et constitue une chanson légère et romantique sur les prémices du sentiment amoureux, aussi confus soit-il. « Zinda » continue d’osciller dans cette thématique d’antithèse (douceur du timbre et intensité de la mélodie) avec la voix suave et délicate de son compositeur qui officie sur une musique puissante. « Manmarziyan » offre l’occasion à la douée Shilpa Rao de travailler avec Amitabh et Amit sur un titre à la guitare des plus glorieuses. L’omniprésence d’instruments à corde fait l’identité de la musique de Lootera, aussi bien dans ses chansons que dans ses scores.


En conclusion

Lootera est un drame romantique au background vintage des plus savoureux, sans être à proprement parler un film à l’ancienne.

Au contraire, il ose mettre en lumière des personnages singuliers avec leurs histoires toutes aussi singulières. Un diamant à l’état brut, loin d’avoir été taillé pour un public branché et urbain. Il plaira cependant aux amoureux de romance raisonnée mais pas raisonnable, aux cinéphiles à la recherche d’œuvres plus pointilleuses. Néanmoins, Lootera n’est en rien un film élitiste. Il n’est pas non plus à caser dans la catégorie des long-métrages d’art et d’essai ou conceptuels. Il tente simplement de fédérer sans manquer de rigueur dans sa création. Œuvre pleine de métaphores et de clins d’œil, elle met en exergue bien plus qu’une simple romance contrariée : elle évoque le déséquilibre d’une relation basée sur le mensonge et des conséquences qui en découlent, en l’occurrence la perte de l’espoir et de la persévérance. Un film en de nombreux points philosophique, qui mériterait d’être analysé plus profondément...



Cet article est dispo
dans le 7ème numéro !
PAGE 134



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